Le Palais de justice de Paris ©AFP - JULIETTE AVICE / Hans Lucas
Le Palais de justice de Paris ©AFP - JULIETTE AVICE / Hans Lucas
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Résumé

Dans le Prétoire à la 24e chambre du Tribunal correctionnel de Paris. On y juge traditionnellement des affaires de droit commun. Depuis mars, pour désengorger les comparutions immédiates, deux fois par mois, un juge unique tient des audiences civiles, pour les dommages-intérêts. Et les prévenus ont du mal à comprendre.

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"Bonjour Monsieur !", dit la juge, cheveux bruns coupés au carré, petites lunettes rondes cerclées de noir, voix fluette. Elle a l'âge d'une magistrate d'expérience. Dans le box, derrière la vitre recouverte de papier cellophane, un prévenu de nationalité malienne, récemment condamné à 18 mois de prison pour agression sexuelle, interdiction de territoire pendant 5 ans après sa peine. "Bon, la victime n’est pas là aujourd’hui", annonce la juge. "La victime qui n’a fait aucune demande, donc, ben vous n’aurez pas à lui payer des dommages-intérêts ! Voilà, Monsieur, c’est terminé".

"Je suis déjà condamné, vous allez encore me condamner ? Je comprends pas !" s'étonne le prévenu. "Non, non, c'est les intérêts civils !", répond la juge

"Ben pourquoi je suis venu aujourd’hui, alors ?" s’étonne le prévenu, éberlué. "Je comprends pas ! Je suis déjà condamné, vous allez encore me condamner ?" "Non, non, c’est les intérêts civils", répond la juge. "Au revoir Monsieur !" Et il repart encadré de policiers, sans avoir rien compris à cette audience civile si rapide.

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Puis une victime arrive à la barre : Christian, en jean, baskets, pull, cheveux gris. Christian est patron de bar. Un voleur a tenté de pénétrer dans son café. Le bandit a été condamné à 8 mois de prison. C’était à l’automne dernier. Depuis, Christian veut qu’on répare ses fenêtres fracturées. Mais lors d’une première audience civile en janvier dernier, la justice lui avait rétorqué qu’il manquait des preuves et des devis. Et le voilà donc à la barre, à tenter de convaincre que sa brasserie n’est pas comme les autres, la façade est classée aux monuments historiques, avec des vitraux. Et que pour restaurer ces fenêtres-là, ça couterait 5000 euros. "Si ce n’est pas réparé rapidement, je ne pourrai même pas rouvrir ma terrasse de bar en mai", se désole Christian, déjà fragilisé par la crise sanitaire.

"Là, c'est les intérêts civils, les victimes qui réclament de l'argent", tente d'expliquer la juge aux petites lunettes rondes 

"Le souci, c’est qu’on a seulement l’adresse du prévenu qui vous doit des dommages-intérêts !", s’excuse la juge. "Pas sûr qu’il se précipite pour vous rembourser, puisque ce prévenu n’est même pas là !" La magistrate semble impuissante, et elle conseille à Christian de se rapprocher du bureau des victimes, ce qui lui prendra encore du temps...

Puis elle appelle le dossier suivant, le numéro 11. Un jeune homme en anorak s’écrie, dans le box : "mais j’ai déjà été jugé !" "Ah ben oui, mais c’était pour l’action publique ! Là maintenant, c’est les intérêts civils, les victimes qui demandent de l’argent", s’exclame la juge. "Ah ? J’étais pas au courant !", bafouille le prévenu. La magistrate lui montre les demandes de dommages-intérêts, alignées sur une feuille. "Madame la juge, j’ai une question, ça fait combien en tout ? Parce que je vois beaucoup de sommes, mais je sais pas en tout ça fait combien ? (sic)"

"Monsieur, je voudrais rappeler que vous avez été condamné pour des outrage et rebellion dans un moyen de transport, vous avez fait appel, vous avez été condamné deux fois à quatre mois de prison ferme, pour des coups de poing dans la mâchoire"… Elle poursuit : "Et les victimes vous réclament, 800 euros pour l’une, 1200 pour deux autres, et 1899,32 + 3824,29 euros pour la SNCF".

"Je croyais pas que je venais aujourd'hui pour qu'on me soutire de l'argent !" s'énerve le prévenu

Le jeune prévenu fulmine : "Ouais, ben je vous préviens, je vais rien payer, c’est tout ce que j’ai à dire ! Je croyais pas que je venais aujourd’hui pour qu’on me soutire de l’argent, ils étaient 7 sur moi, ils m’ont cherché, on est dans une incohérence, là ! Et maintenant, ils vont aller en vacances à Dubaï, grâce à moi, alors qu’ils m’ont tapé ! J’ai eu mal aux côtes pendant un mois en détention et j’ai rien dit !"

La juge l’interroge : "Qu’est-ce que vous allez faire en sortant de prison ?" "Je sais pas encore", dit-il. "Vous allez chercher un travail ?"

"Ah ben si c’est pour qu’on me prenne mon argent, je pense pas, hein ! Je travaille pas pour la police ferroviaire !" s’époumone le prévenu, qui lui non plus, n’a pas compris cette audience civile, après son procès pénal. 

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