Intérieur du palais de justice de Paris ©Radio France - Ariane Griessel
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Résumé

La 15e chambre du tribunal correctionnel de Paris traite des dossiers dans lesquels les victimes sont mineures. Ce jour-là, un homme essaye de convaincre qu'il n'a pas pu frapper son fils avec une ceinture. Et se noie dans des explications confuses.

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On l'entend sangloter avant de le voir. L'homme qui entre dans le box, appuyé sur une béquille, pleure fort. Presque trop pour être crédible. Âgé de 61 ans, il comparaît devant la 15ème chambre du tribunal correctionnel de Paris pour des soupçons de violences sur son fils. 

L'assesseure rappelle les faits : "Il vous est reproché, monsieur, d'avoir, à Paris, mi-avril, porté des coups de ceinture sur votre fils, Abel, âgé de 13 ans. Votre fils présente une petite plaie au poignet droit, et des traces de boucles de ceinture sur l'avant-bras gauche. Il explique aux policiers que ce n'est pas la première fois que vous vous montrez violent à son égard. Nous ne sommes saisis que des faits de mi-avril, mais ce sont des éléments de contexte qu'il donne".

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L'homme s'agite dans son box, cherche à intervenir, coupe la parole. La juge poursuit, malgré tout : "Il nous dit que la bague qu'il portait vous a déplu. Il la décrit, la ceinture : blanche avec une boucle carrée dorée". Abel, lui, n'est pas là. L'administrateur ad hoc n'a pas réussi à la convaincre de venir, il a trop peur, dit-il, de revoir son père. Le garçon a appelé la police depuis les toilettes où il s'est réfugié avec un portable. La mère et les deux sœurs du garçon sont absentes, elles aussi : elles ont assuré aux enquêteurs que le prévenu n'est jamais violent, qu'Abel est un jeune adolescent, que les relations sont tendues.

Le sexagénaire alterne toujours entre sanglots et signes d'énervement: "En ce moment-même, j'ai des larmes en tant que père. Ce qui m'inquiète, c'est l'avenir de mon fils. J'ai refusé de le laisser partir en Normandie. Je suis hémiplégique, comment le taper ? La bague, elle avait une tête de mort !" Quant aux blessures, il rappelle que, quatre jours avant les faits, Abel s'est fait tabasser par une bande, a écopé de sept jours d'ITT.

"Un jour il est médecin, un jour il est pilote"

"- Comment votre fils en vient-il à tenir des accusations aussi graves contre vous ? Et les maintient ?

- C'est ce qui m'inquiète, je lui ai interdit de fréquenter ces jeunes.

- Monsieur, heureusement pour nous que tous les parents qui surveillent les fréquentations de leur fils n'atterrissent pas devant notre chambre. Donc, votre fils a envie d'être plus libre, alors il appelle le 17 ? Il appelle CINQ fois. Il a l'air paniqué."

L'homme se noie dans des explications confuses. La présidente tente une interprétation : "Donc, vous en prison ou en garde à vue, Abel pouvait partir en Normandie, c'est ce que vous nous dites ? 

- VOILÀ", approuve le prévenu, en frappant le sol avec sa béquille.

La juge cite le témoignage de voisins qui décrivent un homme colérique, affabulateur : "Un jour il est médecin, un jour il est pilote". "J'ai commencé des études de médecine, il y a eu un malentendu", répond le prévenu qui a visiblement réponse à tout.

"- Si votre fils partait avec votre femme en Normandie, vous auriez fait quoi ?

- Pleurer

- Bon, pleurer, ce n'est pas interdit par la loi. Vous pensez que votre fils se porte bien après avoir dénoncé son père ?

- Mais c'est ça qui me touche !!"

"La mère ne protège pas son fils"

L'avocate de l'adolescent interroge à son tour le père de famille : 

"- Quel était le problème avec ce séjour en Normandie ?

- Mais enfin, avec tout ce qui se passe, vous voyez à quoi ça ressemble là-bas... on pourrait le perdre ! Une fois, à Vienne, en Autriche, où on était parti à Noël, on l'a perdu pendant sept heures [re-sanglots]. À Paris, une fois, on l'a même perdu 48h !"

Abel n'a pas voulu se rendre à l'unité médico-judiciaire pour se faire examiner et faire constater ses blessures. On comprend vite que, de toute façon, il n'y a personne pour l'y inciter. La procureure voit dans cette affaire "un échec de la protection de l'enfance" (la famille était suivie) : "La mère ne protège pas son fils, elle va jusqu'à refuser de signer le procès-verbal de dépôt de plainte de son enfant". Elle demande douze mois de détention à l'encontre du prévenu, dont six avec sursis, une interdiction de contact avec Abel et un suivi psychologique.

La défense embraye : "Vous n'avez aucun élément à charge ! Vous avez un homme qui se présente mal devant ses voisins, devant la police, et devant votre tribunal. C'est quelqu'un d'extrêmement antipathique. Et le raisonnement est que, s'il est antipathique, il peut être violent. Mais le château est construit sur du sable. L'enfant a refusé d'aller à l'UMJ, c'est sur photos que nous constatons les faits". L'avocat convoque Œdipe : "J'ai l'impression d'être dans une tragédie grecque, avec l'enfant qui veut tuer le père, veut le faire incarcérer". Réflexion pas du tout du goût de la présidente, que l'on a l'habitude de voir plutôt calme :"Je ne peux pas vous laisser dire ça ! C'est le tribunal qui décide de placer monsieur en détention provisoire. Dire devant monsieur que c'est son fils qui l'a mis en prison, c'est insupportable. Dans le dossier, j'ai un document signé par un magistrat, pas par un enfant de 13 ans ! Heureusement qu'il n'est pas venu". La défense insiste "L'enfant souffre de problème psychiatriques lourds", souligne le cinquième appel à police-secours : "Il dit 'mon père VOULAIT me taper, ça veut dire que ça ne s'est pas fait. Il dit 'je vous mens et je vais bien vous avoir', c'est une manipulation de l'enfant, et je pèse mes mots". L'adolescent a expliqué avoir échappé à d'autres tentatives de coups.

Le tribunal condamne le sexagénaire à un an de détention assorti d'un sursis probatoire de deux ans, l'interdit de tout contact avec son fils. Avant de sortir le prévenu tente, une dernière fois : "Mais mon fils, je vais le revoir avant la peine ?"