Magloire, le petit garçon qui aimait Mozart

Magloire, 2021, Paris.
Magloire, 2021, Paris. ©Getty - Marc Piasecki
Magloire, 2021, Paris. ©Getty - Marc Piasecki
Magloire, 2021, Paris. ©Getty - Marc Piasecki
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Magloire, ex-gloire télévisuelle, adepte du grand écart : un pied dans la négritude, l’autre dans "Fort Boyard". Le Togo aux racines et Mozart dans la tête, Magloire sait ce que métisse veut dire. Il incarne une série documentaire, « Rassemblance », diffusée chaque semaine sur TV5 Monde.

Au centre, on naît, au centre on reste. Ma place, à moi, mes pieds plantés dans la terre ferme, je pousse tout droit, le soleil je vais le bouffer.
En marge, on vogue, on flotte, on vole, elle est où la ligne d’arrivée, celle du départ, elle est floutée. Dans l’eau, je voudrais me couler, me dissoudre, et m’éparpiller.

Les racines ont été coupées, les origines sont embrouillées : je pars, je viens, je deviens quoi ? Ce que tu veux, t’as tous les droits. La page est blanche, elle est à toi. Allez, vas-y, écris, écris, dans la marge les règles, c’est toi.
Au centre, on sait, le sang, les veines, d’où on vient, c’est dans l’ADN, et sur la carte d’identité, c’est noir sur blanc, c’est qui on est. Nos parents, nous, les héritiers, la filiation est assurée, y a plus que l’espèce à perpétuer.

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Oui mais voilà, la marge se cabre, elle braque, elle bout, et elle s’ébroue. Ça fait du bruit, ça fait du vent. Un peu d’air qui vient jusqu’au centre, ça fait du bien, tient, le vivant.

Son histoire, le Togo et le Lot

Magloire Delcros-Varaud est originaire du Togo, né d'une mère qui est arrivée enceinte en France à seize ans. Il raconte : "C'est le fruit de la décolonisation, c'est-à-dire qu'il y avait un programme à l'époque mené par des sœurs qui faisaient venir les étudiantes méritantes des anciennes colonies. Le Togo est une ancienne colonie allemande puis française, et donc ces petites méritantes, si elles étaient parrainées par des gens un peu fortunés, avaient le droit de pouvoir venir étudier en France. C'est le cas pour ma mère. J'ai mis presque 40 ans pour pouvoir dire que celui qui l'a parrainée a totalement outrepassé ses droits, ce qui fait qu'elle est arrivée sans son consentement et enceinte."

L'enfant est placé deux ans et demi dans un orphelinat, et sa mère vient le voir tous les dimanches. Magloire est ensuite accueilli dans la chaleureuse maison de Raphaëlle. Il raconte : "J'ai été élevé par une autre maman. Ça fait deux mamans. J'ai été adoptée très tôt." Alors qu'il habitait chez Raphaëlle et était encore au jardin d'enfants, sa mère biologique rencontre John, et ils repartent au Togo, en emmenant le petit Magloire. Mais Raphaëlle lui manque.

Il explique ne pas se sentir bien au Togo : "Ce n'était pas possible, c'était compliqué. Et puis je crois que j'avais déjà choisi maman Raphaëlle. Ma mère était comme une grande sœur – c'était normal vu son âge et vu le rapport qu'elle avait avec ma mère adoptive. À un moment donné, Raphaëlle arrive au bout de quatre mois au Togo pour le mariage d'Esther, ma mère naturelle. Je ne mange pas et là, il est temps de faire quelque chose. Au bout d'une semaine, ce quelque chose, c'est de repartir en France. On est en 1973, c'est compliqué."

Raphaëlle parvient néanmoins à le ramener chez elle. De là, débute une enfance où elle l'emmène voir des opéras et des ballets, et lui donne le goût du théâtre, le goût des costumes, des déguisements : "Je portais les châles de ma mère pour en faire des grandes jupes."

Adolescent, au mur, il épingle une reproduction de "Guernica", les posters de The Cure. Il écoute, en boucle, à rendre folle Raphaëlle "Les Nocturnes" de Chopin. Adepte des grands écarts, il est déjà curieux, enthousiaste et éclectique. À 14 ans, il lit six fois le très court texte écrit par Simone de Beauvoir sur la mort de sa mère, 'Une Mort très douce'."

Alors adolescent, il entend à la radio la chanson "J'habite seul avec maman" d'Aznavour et comprend qu'il est homosexuel. Il connaît ensuite, à 15 ans, une belle histoire d'amour, qui durera deux ans.

D'attaché de presse au Morning Live

Le bac en poche, il part à Toulouse. Officiellement, il fait du droit et de la sociologie. En réalité, il organise pas mal de soirées et d'expositions, pour ses amis des beaux-arts. Il a la fibre artistique et sociale, et a l'envie d'ouvrir un bureau de presse. De fil en aiguille, à la petite vingtaine, il fera sa première télé.

Magloire exerce donc le métier d'attaché de presse, puis plus tard sera chroniqueur au Morning Live, pour rencontrer les autres. Au tout début des années 2000, il est chroniqueur vedette de Michaël Youn, aux commandes des Matinales de M6 : "Pendant les mois avec Michael, c'est la découverte de tout. Nous dormions très peu. C'était une espèce d'emballement pour cette émission. C'était dévorer la vie."

Mais après, il y aura une descente, la maladie de sa mère, et le diagnostic de l'Alzheimer. La descente a été très violente : "Comme on dit dans le mariage, même si ça n'a rien à voir, dans la vie, on est là pour les bons moments et pour les mauvais moments. Et quand maman Raphaëlle déclare Alzheimer, moi je suis tout seul à me battre. J'ai pourtant un statut plutôt privilégié. Mais c'est le bordel dans ma vie. Il faut avoir maman 24h/24 à la maison, il faut une infirmière, il faut s'organiser. Et là, maman Esther, de Lomé, appelle et dit 'J'arrive, je vais t'aider pour maman.' Et tout d'un coup, elle est venue, elle est arrivée pour notre maman."

Les documentaires "Rassemblance"

En 2008, il fait de la téléréalité. Ce sera "La folle route" avec Vincent McDoom. Pendant huit jours, ils roulent à travers toute la France, sans un sou en poche, découvrant chaque matin la mission qui les attend. Après cette folle route, sa présence à la télévision, comme les propositions qu'on lui fait se font plus rares. Il y aura un peu de Fort Boyard et puis un flop ou deux.

Et puis, il réalise un documentaire en 2020 sur la grossophobie avec des jeunes de Tarnos, "Grossophobia". C'est l'histoire d'une gamine, puis d'une adolescente harcelée pour son poids. Il remporte le prix du Meilleur réalisateur au Festival Couleurs 3 à Paris, et est très engagé sur ce sujet : "Le surpoids, c'est quelque chose que je connais. Et puis, avec une fille étonnante à la mairie de Paris, Hélène Bidard, hors de toute politique, on avait lancé cette campagne pour la lutte contre la grossophobie. Et d'ailleurs, le mot est rentré dans le dictionnaire."

Magloire passe du côté de l'écriture et de la réalisation, ce qui l'apaise. Ses combats, ceux qu'il mène avec bonheur, c'est avec "Rassemblance" : "C'est tout d'un coup aller vers l'autre et le rencontrer pour ne plus en avoir peur. On est tous sur le même bateau qui s'appelle la planète Terre. On passe notre vie à se faire des guerres, et avoir peur de l'autre. Et moi, je dis qu'il faut arrêter, comme beaucoup de gens, comme la plupart des gens d'ailleurs, une grande majorité silencieuse. Tendre la main, le regard et la parole vers celui qui ne nous ressemble pas, pour se trouver des moments où l'on se ressemble, où on se rassemble."

«  Rassemblance », diffusée sur TV5 Monde, tous les samedis à 9h et les mercredis à 12h30.

Programmation musicale

  • Guts - « Por que ou ka fè sa »
  • Sade - « Smooth operator »
  • Fatoumata Diawara +Damon Albarn - « Nsera »

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