Rachid Zerrouki, incasable

Image d'illustration.
Image d'illustration. ©Getty - Maskot
Image d'illustration. ©Getty - Maskot
Image d'illustration. ©Getty - Maskot
Publicité

Rachid Zerrouki, connu sur Twitter comme "Rachid l'instit' " est professeur en micro-collèges. Un parcours hors-norme au service des enfants "incasables" et des "décrocheurs".

Avec

En marge, y a les pépites. Au centre, il y a les éponges.
Les premières, il faut les trouver. Les secondes vous sont déjà données.

En marge, les pépites ne brillent que si on se donne la peine de les approcher, les reconnaître, gratter la terre, et la poussière, une vie qui les a abîmées, penser par où les attraper, qu’elles prennent un peu mieux la lumière, et enfin se mettre à briller. À chacune son propre reflet, pour peu qu’on sache regarder…

Publicité

Au centre, une éponge, ça boit, soif de savoir, et soif de toi. Tu l’ouvres, l’éponge ne moufte pas, elle est dédiée, elle est à toi. À l’école de la République, égalité, fraternité, elle est un bon petit soldat. Elle ira loin, elle marche tout droit, elle est pratique, tu peux te dire : que si elle va, c’est grâce à toi.
Au centre, l’effort, on y croit, c’est l’école du « faut qu’on, y a cas ». L’élite se gagne, elle se mérite, et marche ou crève, petite pépite.

En marge, on sait que c’est un mythe. Que l’ascenseur peut se rouiller, que parfois les dés sont pipés, et que les règles ne sont là que pour ceux qui peuvent en jouer. Les incasables, les décrochés, n’ont qu’à se mettre sur le côté, et laisser le monde avancer. Oui, mais…

Mais la machine s'est grippée, le centre, bouffi, et fatigué de certitudes, s’est essoufflé. Ses articulations rouillées, il a du mal à respirer. C’est assez drôle à observer, mais c’est de la marge que vient l’air, qui commençait à lui manquer.

L'enfance de Rachid Zerrouki

Il naît en 1992, et grandit à Fès, au Maroc. Quand il est petit, dans sa famille règne un joyeux bordel, comme il l'explique au micro de Giulia Foïs : "On est trois à vivre et à dormir dans cette chambre. Il y a moi, mon frère, ma sœur. On est très différents les uns des autres. On a quelques années d'écart, des goûts très différents, des centres d'intérêt différents. Mais on partage les mêmes six mètres carrés."

Sa mère s'est occupée d'eux, souvent avec bonheur : "Je ne sais pas si on peut dire qu'elle s'est sacrifiée. Elle a fait le choix de toujours privilégier les besoins de ses enfants. Je pense qu'elle a quand même pris du plaisir à nous élever, à nous éduquer. Elle nous a transmis des valeurs et elle aime voir qu'elles sont toujours là, je pense. [...] Elle a dû forcément sacrifier quelque chose de ses passions. Parce qu'éduquer trois enfants – comme nous en plus ! –, ça prend du temps. Oui, peut-être qu'elle a sacrifié des moments de liberté."

Son père était prof de sciences au Maroc, et il pouvait toujours compter sur lui, notamment pour le faire réviser.
Mais il garde un mauvais souvenir de l'école marocaine : "C'est difficile de vous parler d'autre chose que des coups parce qu'ils ont surplombé tout le reste. Moi, j'étais un garçon plutôt sage. Je faisais mes devoirs, etc. [...] Mais il y avait des fois où je ne sais pas, on pouvait se tromper et je me rappelle que quand on se trompait, c'était le bâton, tout simplement. Il y a forcément eu d'autres choses dans cette école. J'ai connu des gens, je jouais, je riais. Il y avait aussi de la gentillesse chez ces maîtresses-là. Mais quand vous avez subi ce sentiment d'injustice, il efface tout le reste. C'est de ça dont je me souviens plus que tout le reste."

À 11 ans, il va à l'école française, au Maroc, mais ne se sent pas à sa place. Il marchait dans la cour de récré en faisant croire qu'il allait quelque part, pour ne pas être moqué d'être seul. Il a senti aussi du mépris de classe, car sa famille était modeste, et lui ne payait pas les frais de scolarité. Il a un fort accent et veut absolument maîtriser la langue française. C'est une façon de prendre sa revanche. Le premier jour dans cette école, il n'a compris que 20 % de ce qui se disait.

Adolescent, il dit avoir été le cliché du "geek". Il jouait beaucoup au jeu vidéo "Final Fantasy 10". Il voulait trouver sa place : "Le but était de faire le moins de vagues possibles, de coller le plus à la norme. Même si j'avais beaucoup de mal."

Puis, sa famille part vivre en France et c'est un énorme sacrifice pour ses parents. "S'ils nous ont emmené vivre en France, c'est vraiment pour nous et pas une seule seconde pour eux. Eux qui avaient toujours vécu au Maroc, qui aimaient vivre au Maroc, qui avaient toutes leurs habitudes dans leur cercle social au Maroc." Ils pensent alors que leurs enfants auront plus de perspectives. Rachid Zerrouki arrive en classe de troisième à Cavaillon, et peine à nouveau à trouver sa place. Il commence alors à lire beaucoup de livres.

De pompier à professeur

Après avoir voulu devenir pompier, à 19 ans, il veut devenir professeur. Il explique ce qui a motivé ce choix : "Ce qui me plaît, c'est qu'on est dans le service public et on a la possibilité d'avoir une incidence sur des destinées comme on a pu avoir une incidence sur la mienne. En étant professeur, je voulais avoir ce poids-là. C'est quelque part assez égoïste parce que l'envie de peser, c'est philanthrope et en même temps aussi, ça a beaucoup à voir avec l'égoïsme."

Cette envie vient aussi d'une rencontre qu'il a faite à l'époque avec une professeure des écoles : "Elle est très engagée dans son travail, reste jusque très tard, parle avec les parents, aime ce qu'elle fait, trouve du sens dans ce qu'elle fait. Moi, j'étais vraiment à la recherche de sens. Comme tout le monde, je pense, et je l'ai trouvé à l'école."

Il commence sa carrière en classes Segpa – accueillent des élèves présentant des difficultés d’apprentissage –, et sent comme un lien avec ces jeunes, ce sentiment d'étrangeté, de ne pas se sentir à sa place. Il parle de ses élèves : "Il y a une vraie blessure et pas une blessure qui s'est refermée. C'est une blessure en cours parce que les élèves arrivés en sixième ne comprennent pas très bien ce que c'est que la Segpa. Cinquième, quatrième... Là, on commence à comprendre et on sait que cette étiquette-là qu'on a sur le front nous dérange. On veut l'enlever, mais ce n'est pas toujours possible. S'il y a un point commun vraiment qui les relie, au-delà de la grande difficulté scolaire, c'est la fragilité." Il doit adapter toute la théorie qu'il avait apprise sur la pédagogie, notamment. Et commencer à leur apprendre à apprendre.

🎧 Écoutez cet échange passionnant dans son intégralité...

Bibliographie

Programmation musicale

  • Orelsan, « Seul avec du monde autour »
  • Nass el Ghiwane, « Fine Ghadi biya khouyia »
  • Lizzo, « Special »

L'équipe