Léa Salamé et Lila Bouadma
Léa Salamé et Lila Bouadma
Léa Salamé et Lila Bouadma ©Radio France - Alexandre Gilardi
Léa Salamé et Lila Bouadma ©Radio France - Alexandre Gilardi
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Résumé

Professeur de médecine, Lila Bouadma a été au cœur de la crise sanitaire. Elle raconte son enfance, la ténacité qui l’a conduite à ce parcours exemplaire, la place des femmes dans la société et les soignantes en première ligne, souvent déconsidérées…

avec :

Lila Bouadma (Réanimatrice à l'hôpital Bichat).

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Rares sont les femmes qui auront autant marqué cette épidémie du Covid, au milieu de l’hystérie générale, des médecins optimistes, déclinistes, complotistes, elle était impressionnante de calme, de maitrise et d’autorité. Impressionnante par sa voix, claire et précise, sans minauderie, sans narcissisme. Par son apparence aussi, femme frêle, petites lunettes, pas de cheveux à cause d'une maladie auto immune.  Impressionnante enfin par son parcours : famille modeste issue de l’immigration, on lui avait expliqué que "médecin c’était pas pour elle". Elle, il fallait qu'elle pense à se marier et à faire des enfants. Qui l’a entendu parler ne serait-ce qu’une seule fois ne l’a jamais oubliée. Réanimatrice, Professeur de médecine, membre du Conseil scientifique, elle a donné sa vie à son métier. Elle nous reçoit dans un joli petit appartement épuré avec beaucoup de plantes dans le XXème arrondissement. Il lui ressemble, on entend les oiseaux chanter. Lila Bouadma est notre invitée.

Léa Salamé : Lila Bouadma, à quel moment de votre vie vous êtes-vous sentie puissante ? 

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Lila Bouadma : "Jamais, je n’aime pas du tout ce mot là. Pour moi, c’est l’idée de dominer, qui ne me ressemble pas…"

Cela fait quelques temps que je tourne autour de ces mots de « femmes puissantes », à l’origine je me demandais pourquoi ces termes était positifs quand on les appliquaient à un homme et négatif quand il s’agissait d’une femme… Au fur et à mesure de mes entretiens je me suis rendue compte que chaque femme a sa vision de la puissance. Pour Leila Slimani, c’est le courage de déplaire, pour Christiane Taubira, c’est régler son compte avec la peur… Je peux tout à fait comprendre que ce mot ne vous plaise pas, mais quand je vous ai vu au milieu de ces médecins, vous m’avez donné une grande impression de puissance, de force et de calme, comme quelqu’un de très centré. 

Si la puissance, c'est une question de force dans le sens « solide », j'ai toujours su que je l'étais. Je sais aussi depuis la pandémie, je le suis encore plus que ce que je pensais.  

L’électrochoc de la crise sanitaire : la condition des soignantes en ligne de mire

"Je me suis demandé ce que j’avais fait pendant mes 30 dernières années, alors je sais bien ce que j'ai fait. J'ai travaillé, j'ai soigné des malades, mais je crois que j’aurais pu en faire plus et que je ne me suis pas rendue compte d'un certain nombre de problématiques que j'ai découvertes grâce au Conseil scientifique et aux interviewes aussi, sur les femmes, sur la condition des soignantes notamment."

Quelle est la perception qu’a la société des « soignantes » à votre avis ?

"Il y a des gens que cela heurte que je dise « soignantes » mais je vais continuer car c’est tout de même une majorité de femmes. Dans cette pandémie, on a vécu plusieurs périodes : la période de mars avec cette ambiance d’applaudissement à 20 h, de cadeaux qui arrivent à l’hôpital… et puis l’été venu, on a eu l’idée que ces soignantes étaient remplaçables, qu’on pouvait les former en quelques jours ou quelques mois et que c’était un métier facile et ça les a beaucoup dévalorisées. On les a perçues ainsi parce que ce sont des femmes ! 

Ce métier qu’exerce les soignantes est un métier extrêmement difficile, technique avec beaucoup de responsabilités. Cette idée que soigner c’est dans la continuité du soin que l’on apporte à ses enfants… ça me heurte beaucoup.

Et puis une troisième phase où l’idée s’est insinuée que si on avait fait plus d’efforts on aurait pu éviter un nouveau confinement, pour nous c’était comme nous dire : vous n’êtes pas capables d’assurer !"

Politique et Santé

Vous êtes membre du Conseil Scientifique, ce fameux conseil mis en place par Emmanuel Macron, vous avez découvert ce que c'était qu'une instance de pouvoir… Vous avez pris conscience de l'influence que vous aviez à ce moment-là ? 

"Alors, je ne suis pas sûre qu'on ait une influence. On est un Comité qui donne des avis, mais ces avis ne sont pas forcément suivis. Si tous les avis avaient été suivis, on aurait dit c'est la dictature sanitaire ! Quand on est médecin et qu’on annonce une mauvaise nouvelle et qu’il faut suivre un traitement à un patient, il a un droit de regard, c’est un peu pareil."

Pourquoi il y a eu si peu de femmes au Conseil scientifique ?

La parole d’une femme vaut moins que celle d’un homme, il en va de même pour les experts.

"Je sais maintenant que mon avis d’experte vaut moins que celui d’un homme qui n’est pas expert du sujet, c’est ce que m’a appris cette pandémie. C’est ce qu’avait dit Simone de Beauvoir de manière prémonitoire. Les droits des femmes ont reculé dans cette crise. Dans une crise pareille, tous les philtres, toutes les barrières tombent, c’est la première fois de ma vie que je me suis faite insultée par un collègue."

Comment vous avez vécu cette soudaine exposition, cette notoriété nouvelle en rejoignant le Comité scientifique ?

"Le jour où le cabinet d'Olivier Véran m’appelle, je comprends qu’il va y avoir de l'exposition, alors que j'avais pris beaucoup de soin à passer inaperçue… et là, je comprends qu'effectivement, il faut accepter de donner de sa personne." 

Est-ce que c'est négatif parce que vous avez reçu aussi beaucoup de témoignages de respect, d'amour, d'admiration… Chaque interview que vous avez donnée a marqué les gens. 

"Oui, mais je sais aussi que tout passe et qu’on m’oubliera très vite parce que je ne suis ni une femme politique, ni une artiste, ni une intellectuelle. Ma place n'est pas dans les médias."

Des soignants au cœur de la pandémie

Chez Lila Bouadma, on trouve des plantes un peu partout, du vivant pour conjurer les vies qui s’éteignent. "Au bout des 100 000 morts, j’ai eu besoin de planter…" confie-t-elle.

Léa Salamé audomicile de Lila Bouadma
Léa Salamé audomicile de Lila Bouadma
© Radio France - Alexandre Gilardi

On ne sauve jamais personne tout seul, c’est un travail d’équipe. Après 20 ans d’exercice, la médecine doit rendre modeste, si non on s’est fourvoyé.

Il vous est arrivé de voir des patients mourir, vous la voyez, la peur de la mort dans les yeux des patients? 

"Non, on ne la voit pas parce que souvent, nos malades quand ils sont dans un état grave sont inconscients. Ce que j'ai vu pendant cette pandémie, c'est des malades arriver avec cette espèce de terreur aiguisée par tout ce qu'ils avaient entendu, persuadés qu’ils allaient mourir. C'est terrible !" 

J'ai vu plusieurs malades refuser d'être intubés parce que pour eux, cela signifiait la mort. Cette absolue terreur, c’est le pire moment de ma carrière !

Dans un entretien très fort au journal Le Monde, vous racontiez qu'il y avait deux femmes en vous : d'un côté, le médecin qui fait les gestes tous les jours et qui doit tenir, et en même temps, une autre personne qui a envie de pleurer tous les jours… 

"Au fond je suis quelqu’un qui ne pleure pas du tout. Après, c'était quand même beaucoup de morts par jour… Quand on est médecin, on a cette capacité qui s'acquiert à laisser les choses derrière. Quand je quitte l'hôpital, jamais je ne pense aux malades. Jamais je ne pense à la mort. Je ne me réveille pas la nuit. Je ne fais pas de cauchemars et je n'en ai pas fait d'ailleurs pendant cette pandémie."

Vous espérez quand même profiter des jours heureux ?

"Je n'avais jamais eu peur de l'avenir avant et pour la première fois de ma vie, j'ai peur du monde d’après. Je ne m'étais jamais vraiment questionné. J'avais plein de certitudes. J’étais très enthousiaste. Aujourd'hui, je suis beaucoup moins sûr. Et par conséquent, j'ai vraiment du mal à profiter des choses parce que je ne sais pas de quoi sera fait l'avenir, le mien celui de l'hôpital, etc." 

L’enfance : Naissance d’une vocation

Le père de Lila Bouadma était ouvrier dans une usine de fil de fer, sa mère femme de ménage, ils arrivent de Kabylie à la fin des années soixante et s’installent dans une cité ouvrière à Belfort. Ils n’écrivent ni ne lisent le français. Lila Bouadma : "Aucun de mes deux parents ne m'a poussée à l'école", ça ne l’a pas empêchée de faire cette carrière éloquente. Lila  Bouadma raconte l’évènement qui a déclenché son désir de devenir médecin.

Vous dites que vous ne seriez jamais devenu médecin si votre petit frère n'avait pas été malade, s'il n'avait pas failli mourir quand vous aviez 9 ans, que s'est-il passé ? 

"Il avait une méningite, mais à l’époque on ne le savait pas. Il est malade et on m'envoie chercher le médecin. À l'époque, on n'a pas le téléphone, donc il faut aller au cabinet médical. Je m’y rends à trois reprises mais on ne prend pas ma demande au sérieux, je sens le médecin extrêmement dédaigneux, mon frère finit par convulser... Il a fallu que les voisins interviennent en appelant les pompiers pour qu’on nous prenne au sérieux.  Ça m’a beaucoup frappée."

Et donc, les pompiers viennent, ils prennent votre frère qui est sauvé. Mais à ce moment-là, vous gardez au fond de vous l’idée, la certitude que vous deviendrez médecin. Vous avez 9 ans. 

"Oui, parce que dans mon idée d'enfant, c'est très simple, le médecin n’a pas appris sa leçon. Voilà, je me dis que je peux faire aussi bien. C’est aussi la première fois que j'ai vu mon père pleurer, j'ai compris que c'était grave."

Comment étaient vos parents ?

"Mon père était très secret et j'ai jamais su la moitié de sa vie. Il est arrivé en France beaucoup plus tôt que ma mère. Il était très taiseux, mais il était protecteur et je savais qu'avec lui, il ne m'arriverait rien parce que j'avais très peur de ma mère." 

Vous dites que votre mère, était d'une grande violence, physique et morale… 

"Oui, je faisais tout bien parce que j'avais très peur d’elle, elle était imprévisible. Je n'ai jamais senti que ma mère m'aimait vraiment. Peut-être est-ce lié à l'absence d'éducation, il est possible que dans cette pauvreté d'expression, elle ne l'ait pas exprimé. Mais ce qui est important, je crois, c'est que je me suis sentie mal aimée. En tout cas par ma mère. Je n'ai aucun souvenir d'elle me touchant."

Aujourd'hui, elle est fière de vous, votre mère ? 

"Je n’en sais rien. J'ai arrêté de communiquer avec elle il y a une dizaine d'années, ce qui m'a d'ailleurs fait un grand bien." 

De l’école à l’université, tenace face à l’adversité 

On pourrait imaginer que l'école vous a sauvée. D'une certaine manière, elle vous a sauvée, mais pas seulement. Vous racontez cette anecdote, dans Le Monde, à 7 ans, votre institutrice à l'école française vous dit « Ton but à toi, ce n'est pas d'apprendre, c'est de te marier, d'avoir des enfants et d'apprendre l'arabe. »

"Ce jour là, j’ai beaucoup pleuré,  j’étais plutôt bonne élève et donc je ne comprenais pas. Cette institutrice avait visiblement envie de me faire mal, elle était aussi probablement raciste."

L’école a été pour moi, quelque chose de magique, de lumineux, elle est laïque, gratuite, on peut y arriver. Mais l’école est aussi un reflet de la société, il n’y a pas plus de gens bienveillants au sein de l’école qu’à l’extérieur.

Quelques années plus tard, à l'hôpital, vous faites toutes vos études que vous réussissez parfaitement. Et puis, vous voulez devenir professeur, il faut passer un certain nombre d'étapes, de concours, de commissions, d’oraux… Sauf que vous avez eu droit à une commission spéciale supplémentaire devant trois professeurs. (trois hommes) qui vous ont dit en substance que même si votre CV était parfait, vous n’étiez pas digne de l'université. Qui s'est passé, là encore, ?

"Je pense que j'ai quand même une façon d'être qui bouscule un peu les gens. Ça les irrite. Je ne sais pas. Dans un oral précédent, on m'avait trouvée odieuse. En tout cas, c'est ce qu'on m'a raconté. On m’a dit que je n’avais pas préparé mon oral, alors que tout le monde sait très bien que je prépare toujours. Et puis, cette commission qui sort de nulle part avec trois hommes qui m’assomment, évidemment, c'était pour me faire sortir de ses gonds, mais ça n’a pas marché. Ces hommes-là, ils exercent toujours dans la même université que moi. Faut pas rêver !" 

Lila Bouadma : Femme puissante
Lila Bouadma : Femme puissante
© Radio France - Alexandre Gilardi

Féminité et féminisme

Lila Bouadma, a beaucoup d'admiration pour Simone de Beauvoir, auteure de la phrase "On ne naît pas femme, on le devient". Dans sa vie de tous les jours, son physique créé une confusion et fait qu’on la confond souvent avec un homme. Atteinte d’une pelade, elle n’a pas de cheveux. 

"Souvent on m’appelle Monsieur et comme je ne réponds pas on s’énerve, cette injonction "Monsieur",  je n’arrive pas à y répondre…" 

Être femme, ce n'est pas une donnée naturelle,  On se rend bien compte aujourd’hui avec la dysphorie de genre qu’il y a des enfants qui grandissent dans un corps de femme mais qui ne se sentent pas filles du tout.

Vous vous sentez femme, vous ?

"Non ! Je sais que je suis une femme, mais je n’ai pas les codes classiques de la féminité, me maquiller porter des talons, ça ne m’intéresse pas." 

Vous êtes féministe ? 

"Si féministe, ça veut dire que les femmes sont les égales des hommes, bien sûr, c'est un principe intangible."

Sexisme

Le mouvement MeToo, vous en avez pensé quoi ?  Est-ce qu’il a touché l’hôpital, est-ce que ça vous a intéressée ?

"C’est un sujet qui m’intéresse mais je n’ai jamais été confrontée à ce problème, peut-être parce que les gens me prennent pour un homme, ça me protège."

Il y avait une grande enquête en 2017 dans L’Express, qui montrait que 61 % des étudiantes en médecine disaient être régulièrement victimes de sexisme ordinaire et que 88 % des internes sont témoins de blagues sexistes.

"C'est vrai. Quand je fais des réunions de professeurs, il y a souvent beaucoup d'hommes et ça finit invariablement par une blague sexiste qui, quand vous faites la remarque,  aboutit invariablement par cette réponse : « c'est pour rigoler. » C'est toujours pour rigoler. Le sexisme…"

Vous êtes pour les quotas ?

"J'ai toujours été contre. Et au fond, je vois bien que si on n'instaure pas quelque chose de ce genre-là, alors le monde est construit par des hommes pour des hommes…"

La suite à écouter

Aller plus loin

🎧 ECOUTER Le choix musical de Lila Bouadma :  Il n'y a pas d'amour heureux, (texte d'Aragon) chanté par Danielle Darrieux (Huit femmes de Ozon)

55 min
Références

L'équipe

Léa Salamé
Léa Salamé
Léa Salamé
Production
Hélène Bizieau
Réalisation
Jean-Baptiste Audibert
Programmation musicale
Alexandre Gilardi
Collaboration
Paola Puerari
Collaboration