Le capitaine Thomas Sankara lors d’une conférence de presse en 1986 à Harare (Zimbabwe). ©AFP - DOMINIQUE FAGET / AFP
Le capitaine Thomas Sankara lors d’une conférence de presse en 1986 à Harare (Zimbabwe). ©AFP - DOMINIQUE FAGET / AFP
Le capitaine Thomas Sankara lors d’une conférence de presse en 1986 à Harare (Zimbabwe). ©AFP - DOMINIQUE FAGET / AFP
Publicité
Résumé

34 ans après sa mort, le Président du Burkina Faso, Thomas Sankara, reste un mythe très fort dans la jeunesse africaine : le procès de ses assassins qui s’est enfin ouvert hier à Ouagadougou permettra-t-il d’aller au bout de la vérité ?

En savoir plus

Comment expliquer que le procès d’un assassinat qui s’est produit il y a 34 ans suscite autant de passion et d’intérêt ? Thomas Sankara n’a gouverné le Burkina Faso que quatre ans, de 1983 jusqu’à sa mort le 15 octobre 1987 ; mais son nom reste entouré d’une mythologie puissante, plus Che Guevara que Nelson Mandela, il inspire toujours une jeunesse africaine orpheline d’une utopie fédératrice.

J’ai eu la chance d’interviewer plusieurs fois cet officier de paras qui gouvernait par l’exemple : il avait ainsi vendu les limousines de la présidence, remplacées par des Renault-5.  Il était aussi pur que dur -il avait aussi sa part d’ombre-, mais ce trentenaire plein d’humour savait se montrer direct et pédagogique pour mobiliser les habitants de la Haute Volta, qu’il avait rebaptisée du noble nom de Burkina Faso, le pays des hommes intègres.

Publicité

Son assassinat a d’autant plus choqué et traumatisé l’Afrique qu’à sa place, s’est installé son frère d’armes, il disait parfois son frère tout court, le capitaine Blaise Compaoré. Compaoré est resté au pouvoir 27 ans, et il aura fallu son renversement pour qu’un processus judiciaire se remette en route, pour aboutir au procès qui s’est ouvert hier à Ouagadougou – en l’absence du principal accusé, Blaise Compaoré, en exil à l’étranger.

Trois jours après la mort de Thomas Sankara, j’ai interviewé Blaise Compaoré dans son bureau de la Présidence à Ouagadougou. Avec mon collègue Stephen Smith, il nous a reçu en pleine nuit, dans une ville toujours sous couvre feu ; il était abattu, « je ne voulais pas sa mort », nous a-t-il dit, une phrase ambigüe qui peut être entendue comme un aveu – ou comme une marque d’affection.

Lors de cet entretien nocturne, Compaoré, en treillis de parachutiste, nous a également dit qu’il pensait que Sankara prévoyait de le faire arrêter et exécuter. Je lui demandais s’il en avait la preuve. Sa réponse : « Sankara, c'est un militaire. Si je préparais un coup comme ça, je ne laisserais pas d'éléments de preuve ». Une phrase qui en dit long sur la dégradation de leur relation.

Le procès permettra-t-il d’en savoir plus sur les conditions et surtout sur les intentions de cet assassinat ? On peut en douter, car, en l’absence de Compaoré, les possibles connexions internationales resteront sans réponse.

Au moins deux questions se posent. Le rôle des chefs d’État de la sous-région, à commencer par l’Ivoirien Felix Houphouët-Boigny, sérieusement agacé par le bouillant capitaine Sankara ; et le rôle de la France : était-elle informée ? Et si oui, a-t-elle donné son feu vert ? La réponse, visiblement, ne figure pas dans les documents déclassifiés que la France a finalement transmis à la justice.

Un an avant l’assassinat de Sankara, François Mitterrand était en visite à Ouagadougou, et le dîner officiel avait été marqué par un échange extraordinaire entre le jeune officier, et le vieux chef d’État. François Mitterrand avait dit dans son discours, en réponse à la diatribe de Sankara : « C’est un homme un peu dérangeant, le président Sankara. C’est vrai ! Il vous titille, il pose des questions... Avec lui, il n’est pas facile de dormir en paix, il ne vous laisse pas la conscience tranquille ! »

34 ans après, Thomas Sankara continue d’empêcher de dormir en paix, en attendant que la justice puisse clore ce chapitre.

Références

L'équipe

Pierre Haski
Production