Le Président tunisien Kaïs Saïed, en 2020. ©AFP - Karim JAAFAR / AFP
Le Président tunisien Kaïs Saïed, en 2020. ©AFP - Karim JAAFAR / AFP
Le Président tunisien Kaïs Saïed, en 2020. ©AFP - Karim JAAFAR / AFP
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Résumé

Le projet de nouvelle Constitution révélé hier et soumis à un référendum le 25 juillet instaure un régime présidentiel. Les détracteurs du Président conservateur Kaïs Saïed redoutent une restauration autoritaire.

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Depuis bientôt un an, la Tunisie vit en suspens ; depuis que le Président Kaïs Saïed a vitrifié la vie politique en prenant les pleins pouvoirs. Initialement, ça devait être pour un mois ; mais, depuis, il a fermé le Parlement, gouverné par décrets, et annoncé qu’il soumettrait au peuple un projet de nouvelle Constitution le 25 juillet.

Hier soir, finalement, le projet de Constitution a été publié, et, s’il est approuvé lors du référendum, fera basculer la Tunisie dans un régime présidentiel. C’est toute la logique politique de Kaïs Saïed ; et c’est aussi sa manière de répondre au désenchantement d’une décennie de révolution inaboutie.

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Par bien des aspects, la Constitution de Kaïs Saïed est l’antithèse de celle de 2014. Celle-ci avait été le produit d’une Assemblée constituante élue après la Révolution de 2011, fondée sur un équilibre entre le Président et le Parlement, soucieuse d’éviter la centralisation autoritaire du dictateur Ben Ali.

Cet équilibre des pouvoirs a été une source de paralysie et de conflits, suscitant un rejet croissant de la population. Lorsque Kaïs Saïed, avec sa légitimité présidentielle, a suspendu la Constitution il y a un an, il a été accueilli par des cris de joie d’une partie de la population. Rejet d’un système politique démocratique mais inefficace, et rejet du parti islamiste Ennahdha, au centre du jeu politique.

Les problèmes commencent avec la vision et le style de Kaïs Saïed ; le Président tunisien a beau citer la phrase célèbre du général de Gaulle affirmant que ce n’est à son âge qu’il allait commencer une carrière de dictateur, ses détracteurs lui font le reproche d’un autoritarisme croissant. Ils citent son offensive contre les magistrats, le pseudo-dialogue national qui a précédé la rédaction de la constitution, la nomination par le président des membres de l’Instance électorale qui n’a plus d’indépendant que le nom.

Kaïs Saïed se méfie des corps intermédiaires et du concept de « société civile ». Il parle directement au « peuple », et même si la magie de la campagne électorale de 2019 s’est émoussée, il conserve la confiance d’une partie non négligeable de la population.

Peut-il perdre ce référendum ? Il y a peu de risque. D’abord parce que si les Tunisiens les plus politisés critiquent le Président et son projet, et voteront sans doute « non », il y a surtout l’indifférence d’une bonne partie de la population qui attend surtout des solutions à la crise économique et sociale que le Covid, et aujourd’hui la hausse des prix, affecte de plein fouet.

Et le Président, avec son conservatisme culturel et social, en appelle aux valeurs traditionnelles de la Tunisie profonde. La Constitution opère de ce point de vue un glissement qui fera débat : il retire la référence à l’islam religion de l’État pour inscrire la Tunisie dans le cadre de l’« Oumma », la nation islamique. L’État œuvre donc pour "garantir les préceptes de l’Oumma". Le texte précise aussi que le Président doit être musulman.

La disparition de la religion d’État ne fera pas de la Tunisie une république laïque : Kaïs Saïed s’oppose à l’islam politique des Frères musulmans, mais reste un conservateur qui promeut un islam culturel et social, dont sa Constitution est imprégnée.

Kaïs Saïed conduit la Tunisie dans une autre direction que celle de la dernière décennie : la population espère pour le meilleur, mais les intellectuels redoutent que ce soit pour le pire, c’est-à-dire une restauration autoritaire.