Arletty, dans Les enfants du paradis. (© Sunset Boulevard)
Arletty, dans Les enfants du paradis. (© Sunset Boulevard) ©Getty
Arletty, dans Les enfants du paradis. (© Sunset Boulevard) ©Getty
Arletty, dans Les enfants du paradis. (© Sunset Boulevard) ©Getty
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« On m’appelle Garance, c’est le nom d’une fleur » La Chronique de Guillemette Odicino

Mon amie est une fleur de cinéma. Une fleur rouge même si c’est en noir et blanc qu’elle marche dans la foule du Boulevard du crime, ce boulevard du Temple où les Parisiens se massaient pour assister dans de nombreux théâtres à des représentations de faits divers, vols et assassinats, et qui fut réorganisé, et pour tout dire détruit, par le Baron Haussman.

Elle marche dans la foule des badauds et on ne voit qu’elle avec son teint lumineux, son front fier et ses boucles d’oreilles en forme de cœur. Quand un dragueur invétéré l’aborde, elle n’est pas dupe mais, souriante, elle se présente ainsi : « On m’appelle Garance, c’est le nom d’une fleur ». Mon amie est le centre giratoire des Enfants du Paradis, dont certains disent qu’il est le plus beau film du monde, et c’est sans doute vrai, mais moi ce qui me fascine, encore et toujours, dans cette histoire d’amour fou entre un mime et une femme qui aimante les hommes, tous les hommes, qu’ils soient acteurs, assassins ou aristos, c’est elle : cette femme qui n’appartient à personne et qui pourtant répond « On m’appelle Garance », comme si les autres avaient choisi pour elle.

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En réalité, elle se prénomme Claire. Ou Reine. Reine depuis 1945, la sortie du chef-d'œuvre de Carné et Prévert. 76 ans de règne. Tout le monde ne se souvient toujours que de la gouaille d’Arletty, et, pourtant, dans Les Enfants du Paradis, elle est d’une classe inouïe et d’une grâce inouïe, nue comme la vérité dans une baignoire, déesse sur un piédestal, tragique et résignée derrière une voilette. Tous les hommes qui l’entourent dans le film se réfugient derrière des masques, et jouent entre la scène et la ville, mais elle avance à visage découvert.

Bien sûr, Prévert s’est inspiré de la vie de l’actrice et de son caractère pour le rôle de Garance. Dans le film, elle est théâtreuse aux Funambules, alors qu'Arletty a débuté aux Capucines. La mère de Garance est lingère comme celle d'Arletty... Garance pose pour Monsieur Ingres, comme Arletty l’avait fait pour Van Dongen, avec cette réplique gourmande, en prime : « Je posais pour Monsieur Ingres. À ses moments perdus, il jouait du violon ».

Donc Frédéric Lemaître, incarné par Pierre Brasseur, la drague, mais elle ne tient pas à s’attarder, alors il insiste, il a peur de ne plus la retrouver car c’est grand, Paris. Et là, pim : « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour. » On pense souvent que cette réplique est romantique, mais on oublie qu’elle est dite par Arletty, et que c’est, en fait, la phrase la plus ironique du monde. Ce que Prévert préférait chez Arletty était sa… lucidité.

À son mime chéri, plus tard, Garance dira :

« Je vous en prie Baptiste ne soyez pas si grave, vous me glacez. Il ne faut pas m’en vouloir mais je ne suis pas… comme vous rêvez. Il faut me comprendre, je suis simple, tellement simple. Je suis comme je suis, j’aime plaire à qui me plaît, c’est tout. Et quand j’ai envie de dire oui je ne sais pas dire non. » Et c’est vrai qu’Arletty dira oui à un Allemand au pire moment…

À la fois femme du monde ou courtisane, à la fois insouciante et consciente que l’amour est un piège, Garance clame à tous ces hommes qui la désirent : « Je ne suis pas belle, je suis vivante, c’est tout », comme pourrait le faire une jeune fille de 2022 qui avance dans la foule, et qui, à la fois, veut qu’on la regarde, et s’en fout en même temps. Toutes les filles qui veulent rester libres, même si elles y perdent quelques pétales, toutes les filles qui aimeraient que l’amour soit simple alors qu’il ne le sera jamais, sont des enfants de Garance.

L'équipe

Guillemette Odicino
Guillemette Odicino