Marcel Proust.
Marcel Proust. ©Getty - China News Service
Marcel Proust. ©Getty - China News Service
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À l'occasion d'une émission spéciale sur Proust, Guillemette revient sur son coup de cœur pour un personnage de La Recherche du temps perdu.

Longtemps je me suis couchée à point d’heure, en me demandant quel personnage de Proust j’aurais aimé fréquenter pour le pire et le meilleur. S’il fallait que cette amitié me plonge dans les grandeurs, les décadences et les transitions du genre humain, alors, forcément, mon affection se devait d’aller à Palamède de Guermantes, Baron de Charlus.

Chez les Guermantes, attention, on ne prononce pas le S final. CharlUs est le seul personnage de La Recherche dont on peut retracer la vie du début à la fin : une vie d’insolence, d’impudence, d’imprudence, de déclin, et de temps amoureux perdu. J’aime tout chez Palamède à commencer par son prénom rare, venu d’un temps si éloigné que ce prénom même témoigne combien cet homme est anachronique. Il est tellement snob qu’il préfère être qualifié de baron alors que ses titres sont bien plus nobles. Mais quand Monsieur Verdurin se trompe sur son niveau nobiliaire, Charlus monte sur ses grands chevaux : « Permettez, je suis aussi duc de Brabant, damoiseau de Montargis, Prince d’Oléron, de Carency, de Viareggio et des Dunes. D’ailleurs cela ne fait absolument rien. Ne vous tourmentez pas », ajoute-t-il en reprenant son fin sourire, qui s’épanouit sur ces derniers mots : « J’ai tout de suite vu que vous n’aviez pas l’habitude ». Allez pim voilà comment un aristo cloue le bec d’un bourgeois. J’admire son sens du verbe, son éloquence hors du commun, même si ses mots peuvent brûler comme l’acide.

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Relance Ali : en effet, chère Guillemette, votre ami Charlus est très souvent odieux, et particulièrement avec les jeunes gens…

Oui, son obsession d’être aimé, un peu pathétique parfois, le rend agressif, tyrannique, sado un jour, maso le lendemain. Si Charlus est fondamentalement émouvant, c’est à cause de sa marginalité. Proust le qualifie d’inverti, et parle de la tragédie des « tantes ». Au début, Charlus a juste un fil vert dans sa chaussette, signe de reconnaissance des homosexuels, comme la boutonnière verte d’Oscar Wilde. Et puis à partir de Sodome, il est question de son maquillage : poudre de riz, mascara qui coule… Après avoir découvert sa liaison avec le giletier Jupien, le narrateur note : « De plus, je comprenais maintenant pourquoi tout à l'heure, quand je l'avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j'avais pu trouver que M. de Charlus avait l'air d'une femme : c'en était une ! »

Autre passage incroyable : « On aurait cru voir s’avancer Mme de Marsantes, tant ressortait à ce moment la femme qu’une erreur de la nature avait mise dans le corps de M. de Charlus. Certes cette erreur, le baron avait durement peiné pour la dissimuler et prendre une apparence masculine. Mais à peine y était-il parvenu que, ayant pendant le même temps gardé les mêmes goûts, cette habitude de sentir en femme lui donnait une nouvelle apparence féminine ».

En fait, ce n’est pas un homosexuel qui se révèle au fil de ce personnage autoportrait de Proust, c’est une femme cachée, enfermée en lui, et qu’il ne peut plus retenir.

L’une des phrases les plus célèbres de Du Côté de chez Swann est ce moment où Swann se lamente à propos d’Odette : « Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon… genre ! »  Certes, mais c’est tout de même mon ami le baron qui pose vraiment la question du « genre ».

Quoi ! ! ! Une théorie queer sur Proust ! ! ! Et oui, et j’ai trouvé un soutien en 1921 : cette année-là, Jacques-Émile Blanche, le peintre qui fit le célèbre portrait de Proust avec la fleur d'orchidée à la boutonnière, écrivait ceci à son ami Marcel : « Il me semble parfois, et dans vos plus belles pages, que vous empruntiez à un sexe les traits d'un autre ; qu'en certaines de vos effigies il y ait substitution partielle du “genre”, si bien qu'on pourrait dire “il” au lieu de “elle” […]. »

Plus je connais Charlus, et plus je trouve que ce bouleversant anachronique est le premier personnage de la littérature à être non-binaire.

À réécouter : Le baron de Charlus
Un été avec Proust
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