Les plaisirs coupables ©Getty - Tara Moore
Les plaisirs coupables ©Getty - Tara Moore
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Résumé

Qu'est-ce qu'un plaisir coupable ? Peut-on vraiment éprouver de la culpabilité à se faire plaisir ? Évoquons la police du goût et son bien-fondé notamment lorsqu'on parle culture populaire.

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C'est une histoire de goûts et de couleurs. Pourquoi certains de nos usages culturels seraient-ils moins légitimes, moins avouables ? Que met-on vraiment derrière la notion de "plaisir coupable" ?

Le domaine du goût, le domaine de la culture, peut vite devenir un lieu d'humiliation très fort puisqu'il vient se confronter au goût des autres, voire même au mépris social d'où qu'il vienne. Ce sont des interactions sociales qui peuvent produire des blessures très grandes car selon les univers dans lesquels nous évoluons, les normes peuvent être différentes. Cette notion est alimentée par toute une hiérarchisation des goûts culturels. La distinction se fait sur des critères d'utilisation de la culture. Prenons par exemple le cas de la pop culture qui a pendant très longtemps fait l'objet d'un mépris social de la part de milieux considérés comme intellectuels. Et vice versa.

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Entre culpabilités, préjugés et jugements de valeur

Les plaisirs dits "coupables" sont ainsi nommés parce qu'ils posent le problème du goût. Le sien par rapport à celui des autres. Le plaisir est avant tout culturel, et en fonction de ce que l'on aime, nos goûts vont laisser transparaître une identité de nous-mêmes à travers laquelle on va pouvoir construire des liens (positifs ou négatifs) avec d'autres. Il y a bien des façons différentes de sentir le monde, comme il y a des bons goûts et des mauvais goûts. Tout cela n'est que subjectivité, car si la culture se pioche partout, le plaisir coupable se construit en fonction d'un jugement par rapport aux autres. On s'est toutes et tous, un jour, sentis mis de côté lorsqu'on avait l'impression que nos propres références culturelles, quelles qu'elles soient, ne semblaient pas rentrer en adéquation avec la ou les personnes en face.

Ce sentiment de culpabilité nous renvoie immédiatement à une question que nous nous posons aujourd'hui : il y aurait-il une culture légitime, et une autre, illégitime ? En vérité, nos plaisirs sont avant tout le fruit d'une longue construction culturelle dans laquelle nous avons cultivé nos expériences sensorielles, au sein de notre famille, et qui font que peut-être nous sommes plus attirés par une chose plutôt qu'une autre. Une différence par rapport à autrui qui souvent peut nous faire sentir coupable alors même que c'est là toute la beauté de la culture : sa diversité.

Il n'y a pas de bon ou de mauvais goût : chacun son plaisir !

Cette expression de 'plaisir coupable' révèle en réalité une hiérarchie dans notre jugement en fonction des plaisirs d'autrui. Sauf que comme le rappelle la journaliste et critique de cinéma Anaïs Bordages, "un plaisir n'est jamais coupable d'où qu'il vienne, puisque s'il procure avant tout du plaisir, c'est qu'il nous rend heureux. Ce qui vient gâcher notre plaisir et en faire quelque chose de "coupable" c'est parce qu'on ne peut pas s'empêcher de penser que le sien propre ne fait forcément pas partie du bon goût, à un certain moment ou avec un certain groupe social. Pourtant c'est un plaisir culturel qui va vous élever quel qu'il soit parce que c'est ce que vos aimez avant tout".

Les plaisirs coupables sont souvent ceux que l'on cache parce que, à tort ou à raison, on les perçoit comme socialement illégitimes. Le sociologue Philippe Coulangeon explique qu'on a beau vouloir s'affranchir des hiérarchies culturelles dans certaines circonstances, elles s'imposent à nous lorsqu'on est face à autrui qui lui cultive des goûts peut-être différents du mien : "Au gré des différentes situations sociales ou professionnelles il y a des goûts et des plaisirs que nous mettons en avant plus ou moins".

D'après Richard Mèmeteau, le plaisir coupable traduit souvent l'idée qu'on soit pris au dépourvu d'aimer quelque chose qui n'est pas bon pour d'autres : "Dans un monde où on a quantité d'images, on aimera forcément des choses qui sont mauvaises pour Pierre, pour Marie ou pour Jacques et bonnes pour moi. Et vice versa. L'important est de pouvoir regarder ces choses avec lesquelles nous ne sommes pas familières avec ironie, sans pour autant exprimer du mépris pour des personnes qui n'ont pas les mêmes goût que soi".

Les invités

Richard Mèmeteau est philosophe. Il a publié deux ouvrages, Pop Culture (2015) et Sex Friends (2019), aux éditions La Découverte.

Philippe Coulangeon est sociologue. Il est directeur de recherche au CNRS et membre du centre de recherches de Sciences Po sur les inégalités sociales. Il a publié Culture de masse et société de classes aux éditions PUF (2021).

Anaïs Bordages est journaliste indépendante et critique séries et cinéma. Elle anime deux podcasts sur les séries et le cinéma : Peak TV et AMIES.

Références

Programmation musicale

L'équipe

Eva Roque
Production
Étienne Bertin
Réalisation
Mahaut de Butler
Collaboration
Anna Massardier
Collaboration