Joyce Carol Oates et Laure Adler
Joyce Carol Oates et Laure Adler - Pascale Hainline
Joyce Carol Oates et Laure Adler - Pascale Hainline
Joyce Carol Oates et Laure Adler - Pascale Hainline
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Rencontre avec Joyce Carol Oates au moment de la parution de "Respire", (Philippe Rey), alors que son roman "Blonde" a été adapté pour Netflix.

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L'écriture

L'écrivain explique comment elle procède : "J'adore écrire. Ce mode d'expression est très important pour moi. Lorsque je cours, ou que je marche, je pense à mon travail. Je fais défiler dans ma tête une sorte de petit film du roman en cours d'écriture. J'imagine les scènes visuellement. Et je pense à celles par lesquelles je vais commencer. Une fois que j'ai cette base, je transcris en prose. Au début d'un récit, j'ai un peu tendance à corriger, réécrire, et réécrire encore. Ensuite, j'écris la totalité du roman. Ensuite, je reprends le livre depuis le début et je corrige à nouveau".

La réalité vs la littérature, ou l'art

Pour Joyce Carol Oates : "Une œuvre d'art est une distillation et une représentation de la réalité. L'art n'est pas la vie, mais quelque chose d'artificiel. Alors que dans la réalité, on connaît un tas de gens, quand on écrit un roman, on met en scène un petit nombre de personnages. C'est une manière de distiller de manière sélective le réel et de l'utiliser pour dramatiser certaines idées ou certains thèmes à des fins artistiques. À quoi sert l'art ? Nous sommes beaucoup d'artistes dans le monde à se poser la question de la créativité. L'art est universel. Il n'existe pas une culture qui n'ait pas une forme d'expression artistique quasi-instinctive. Elle existe d'ailleurs chez l'enfant qui dessine sans se demander pourquoi il le fait. L'art a l'air d'être quelque chose de profondément humain."

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"Respire", un livre sur le deuil

Le dernier livre de Joyce Carol Oates s'intitule "Respire". Il raconte de manière bouleversante la maladie de son second mari. Les journées passées à son chevet à l'hôpital. Et son désir, à elle, qu'il reste en vie. Elle explique le but de sa démarche : "Je voulais évoquer ce qu'on ressent lorsqu'on traverse quelque chose de très dur. Je décris tout ce qui se passe à l'hôpital sous la forme d'une sorte de journal intime. Je souhaitais que les lecteurs qui ont vécu des expériences similaires puissent s'identifier. Souvent, les gens en deuil se sentent très seuls. J'imaginais que cette lecture pourrait les accompagner et les réconforter. Moi, par exemple, quand je ne vais pas bien, la poésie m'aide. J'ai voulu décrire le processus de deuil de manière sincère. Le choc, puis, à mesure que le récit se déroule, cette impression de se sentir hanté par la personne. Puis quelque chose d'un peu plus onirique s'installe. C'est tellement dur de renoncer à cette personne qu'on a aimée."

La vie après la mort de ses maris

Joyce Carol Oates : "Tout le monde est amené à perdre des êtres chers dans sa vie. Lorsque j'ai perdu mon père, puis ma mère, cela a été très douloureux. J'étais très proche d'eux. C'étaient des gens merveilleux. Mon père est mort en 2000 et ma mère l'a suivi quelques années plus tard. On se dit qu'on ne peut plus aller de l'avant. Mais on y arrive. Lorsque mes maris sont morts, l'un après l'autre, j'étais professeur. J'ai continué à enseigner sans annuler de cours. Je me suis accroché. Mes étudiants ne savaient pas. Je me suis dit : "Je me suis engagée. J'ai une responsabilité à l'égard d'eux". Il faut vraiment que je sois très malade pour annuler un cours. La vie continue. J'ai beaucoup d'amis veufs. Et on se comprend. On sort, on marche, on va déjeuner ensemble, on parle de livres, de films. Je vois probablement davantage d'amis actuellement que lorsque je vivais avec mon mari, parce que je sors davantage."

"Boucher", l'histoire d'un gynécologue

31 min

Joyce Carol Oates : "Quand, j'écris, il m'arrive de mettre des choses qui me sont arrivées. Mais je ne fais pas de l'autobiographie. Mon prochain roman s'appelle 'Boucher'. Il parle d'un médecin du XIXᵉ siècle. Ce sera l'occasion de parler de la façon dont les médecins maltraitaient les femmes au XIXᵉ siècle. C'était abominable. Au moindre prétexte, ils disaient à la patiente : "Vous êtes hystérique" et on leur faisait une hystérectomie, pour rien ! C'était une manière de contrôler leur comportement. On pensait que les femmes autonomes étaient folles et on leur enlevait l'utérus. C'était très fréquent. Dans mes recherches, je suis tombée sur le docteur James Marion Sims. Il est souvent présenté comme le père de la gynécologie moderne. Mais ce médecin du Sud des États-Unis a fait des expériences sur des femmes esclaves noires".

"Baby-sitter" : une enquête résolue ?

Ce livre fait un tabac aux États-Unis. Il met en scène une fille ordinaire pour qui tout devrait aller bien dont la vie va se dérégler. Joyce Carol Oates : "Je voulais parler d'une femme très isolée, un petit peu perdue dans son mariage. Elle comprend que son mari la trompe probablement, et qu'il ne l'aime plus de toute façon… C'est une mère, et c'est tout ce qu'elle est. Elle a complètement perdu son identité. C'est une femme très anxieuse, pleine d'angoisses et d'insécurité. Mais en toile de fond, il y a aussi l'histoire d'un tueur en série. Un récit qui s'appuie sur une vraie affaire. Un procès a eu lieu en 1976 ou 1977 alors que je vivais à Détroit. Ce fameux baby-sitter n'a jamais été arrêté. Dans ce roman, j'ai fait des recherches et j'ai peut-être une solution plausible à cette énigme qui n'a pas été résolue. J'aime bien résoudre ces mystères. Et si des femmes, les jeunes filles ont été maltraitées parfois par des hommes ; j'aime raconter comment elles surmontent et deviennent plus fortes."

"Blonde", l'adaptation de son livre

Le livre de l'écrivaine a été adapté cette année à l'écran. Joyce Carol Oates : "Andrew Dominik a pris le parti d'évoquer Marilyn Monroe maltraitée. Il s'est concentré sur l'abus, la maltraitance. Je n'ai pas été consultée. J'ai trouvé ça à la fois très beau, tragique et très difficile à regarder. Le réalisateur a pensé qu'il faisait un film féministe puisqu'il racontait la manière dont les femmes sont maltraitées par les hommes."

L'un des axes de l'écrivaine est de rendre la dignité et la vie intellectuelle et spirituelle des femmes. Elle précise : "Je veux montrer des femmes fortes, qu'elles peuvent être victimes, mais pas seulement. Maryline a souffert, mais a aussi été une grande actrice, une femme remarquable qui avait beaucoup d'humour. Présenter les femmes comme des victimes est fréquent chez les féministes. Le réalisateur a dû se dire : "Moi, je vais montrer une femme triomphante."

L'avortement aux Etats-Unis

À réécouter : Joyce Carol Oates
52 min

Joyce Carol Oates réagit à l'actualité américaine : "Il y a des élections en ce moment aux Etats-Unis. Moi, je vote démocrate. D'ailleurs, je ne connais pas de Républicains. Pour eux, il ne faut ne pas aimer les femmes, les Noirs, les immigrants, les personnes de couleur, l'environnement. Tout est négatif avec eux. Pour l'avortement : les femmes pourront se rendre dans des États pour se faire avorter, mais elles n'auront pas toutes les moyens !"

Le bonheur

Joyce Carol Oates constate que "la partie la plus heureuse de ma vie est derrière moi. Elle appartient au passé, mais j'ai de bons amis et une vie agréable. Quand on était plus jeune, on était peut-être plus heureux, mais on avait aussi beaucoup de tourments. Je vois mes étudiants, ils sont très souvent angoissés. Faut-il rechercher le bonheur en tant que tel ? Peut-être est-il l'acceptation de ce qu'on a à vivre."