Portrait de l'écrivaine et philosophe Claire Marin
Portrait de l'écrivaine et philosophe Claire Marin ©AFP - MELANIE CHALLE / HANS LUCAS
Portrait de l'écrivaine et philosophe Claire Marin ©AFP - MELANIE CHALLE / HANS LUCAS
Portrait de l'écrivaine et philosophe Claire Marin ©AFP - MELANIE CHALLE / HANS LUCAS
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Qu'est-ce qu'être à sa place, dans sa famille, son couple, son travail ? Vous vous êtes peut-être un jour posé la question. Dans l'Heure Bleue, vous y trouverez des réponses grâce à Claire Marin et son livre "Être à sa place" (L’Observatoire).

Claire Marin est une écrivaine, enseignante de philosophie française. Autrice de Rupture(s), Claire Marin réfléchit sur les concepts de d’appartenance et de soi sous le prisme de l’existentialisme.

Spécialiste de Ricoeur, elle se base sur sa philosophie pour analyser les questions de douleur et souffrance. Son expérience et ses axes de recherche interrogent ce qui est à la fois la formulation d'un désir personnel et un nouvel impératif social.

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Être à sa place, est son dernier ouvrage. Elle y explore la polysémie de ce concept de « place » et les multiples domaines – affectif, social, géographique, politique… – qu’il occupe dans nos vies. Dans le livre, elle cite toutes les places que nous occupons - quotidiennement, volontairement ou contre notre gré, celles que nous avons perdues, celles que nous redoutons de perdre.

Extrait de l'entretien

Une place qu'on nous indique parfois

Laure Adler : "Être à sa place : est-ce une assignation psychologique ou professionnelle donnée par les autres ?"

Claire Marin : "Parfois, on va nous dire de rester à notre place, ou que l'on est peut-être en train d'en vouloir une à laquelle on ne devrait pas prétendre. Lorsque c'est l'autre qui nous dit où on doit être, c'est souvent pour nous limiter,

Parfois, c'est explicite. Mais parfois, c'est juste un regard, une manière de s'adresser à nous qui dit : "Cette frontière-là, tu ne la franchiras pas. Tu vas rester à l'intérieur des limites qui sont les tiennes, qu'elles soient sociales, religieuses, historiques, etc."

On comprend aussi qu'il ne faut pas changer de place, car personne autour de nous n'est sorti de cette limite-là. Ça peut être un cadre social, familial, ou certains lieux réels ou symboliques, présentés à l'enfant comme hors du champ des possibles, comme inaccessible, ou comme potentiellement dangereux. Y accéder est implicitement présenté comme quelque chose qui serait possiblement de l'ordre de la trahison ou la déloyauté."

LA : "Quelle est la place de l'enfant ?"

CM : "La rébellion à une place assignée passe chez l'enfant par l'insolence, ou l'impertinence. On dit qu'il ne sait pas rester en place. On voit bien aujourd'hui comment pathologise les enfants hyperactifs.

Leur comportement inquiète parce qu'on ne sait pas vers où l'autre va aller, ce qu'il va bousculer et remettre en question. On est toujours rassuré quand les uns et les autres restent à la place qui était la leur au départ.

LA : "Être à sa place, n'est-ce pas être trop obéissant par rapport à ce que la société nous demande ?"

CM : "C'est effectivement une forme parfois de consentement à une passivité, une forme de servitude volontaire. L'expression est forte, mais on est parfois malgré soi complice d'un immobilisme qu'on subit. On l'a tant intériorisé parfois. On a tellement été baigné dans l'idée qu'il n'y a aucune autre place possible, que le simple fait de se représenter un ailleurs n'est pas pour nous.

LA : "Avez-vous regagné une place qu'on vous demande d'occuper ?"

53 min

CM : "Je crois que je l'ai retrouvée. Je ne crois pas que je suis rentrée dans le rang, mais j'ai eu la chance d'avoir été un peu bousculée par certaines épreuves, certains moments de l'existence qui, peut-être, m'ont permis de me sentir autorisée à ne pas suivre la voie qui était quand même bien tracée en ce qui me concerne, d'une manière scolaire et professionnelle.

Je pense que le léger pas de côté que j'ai pu faire, je l'ai fait parce que d'autres circonstances, la maladie par exemple, m'ont donné une forme de liberté, paradoxalement, par rapport à des attentes ou des injonctions extérieures sur la voie notamment professionnelle, que j'aurais dû suivre."

Le handicap

LA : "Vous dîtes qu'il faut absolument faire de la place aux personnes en situation de handicap."

CM : "C'est le chapitre où le ton est un peu plus indigné parce qu'il me semble que là, il y a une responsabilité collective. On a une représentation assez fausse du handicap. On sait assez peu à quel point, 80% je crois, des personnes se retrouvent en situation de handicap suite à un accident de la vie.

Chacun d'entre nous, en réalité, peut être confronté, ou voir l'un de ses proches confronté, à un basculement brusque dans le handicap. Par déni, par ignorance, on ne fait pas le peu de choses qu'on pourrait faire et qui faciliterait au quotidien des existences invalidées."

LA : "Pour vous, une santé fragile permet d'accéder à une meilleure connaissance de l'autre ?"

CM : "Une santé est fragile, nous permet de comprendre les places des autres. Elle nous permet d'imaginer, même si on a 25 ans, ce qu'est un corps ralenti par l'avancée dans l'âge. Ce que c'est que d'avoir crainte d'être bousculé par l'autre tant notre équilibre est précaire. Cette santé fragile, plutôt que de nous enfermer dans notre corps, nous déplace aussi dans d'autres vies et d'autres corps."

Des portes fermées pour toujours

55 min

LA : "Reste-t-il des endroits inaccessibles ?"
CM : "Il reste un certain nombre de situations sociales où cette timidité spécifique est toujours là. Annie Ernaux le disait très bien. Il existe des espaces dans lesquels on ne rentre jamais totalement de plain-pied. Elle dit qu'elle a l'impression de rester spectatrice, ou même d'avoir été figurante de certains moments de sa vie. Mais la question peut se poser de savoir si on n'est pas plus efficace à distance.

Il y a peut-être des moments où, en restant à la marge dans un exercice d'observation et d'analyse, on fait aussi quelque chose d'utile. Donc, peut-être qu'il n'est pas toujours nécessaire d'être dans la ronde ou au milieu du cercle."

LA : "Une phrase de Montaigne que vous affectionnez est très étrange : "La pire place que nous puissions prendre, c'est en nous""

CM :"C'est une mise en garde contre une espèce de paresse à s'installer dans une certaine définition de soi, une forme  d'immobilisme, de paralysie qui s'installerait dans la satisfaction d'être, d'être celui qu'on est.
Ce qui me plaît, chez Montaigne comme chez Michaux, par exemple, c'est cette idée d'une multiplicité intérieure, d'une inquiétude créatrice, et de nouvelles modalités d'être.
Je crois que c'est beaucoup plus stimulant d'imaginer qu'on n'est jamais, toujours parfaitement en coïncidence avec soi que de se dire ce que je suis."

LA : "Vous parlez de la fatigue de "n'être que ça.""

CM : "Foucault parle très bien de la fatigue de n'avoir que cette tête-là, que ce corps… Tout ce que ça peut avoir de détestable. On a tous partagé un moment ou un autre ce moment de dégoût physique ou de ces répétitions dans notre existence. C'est pour ça qu'on a besoin de l'autre sans cesse, parce qu'il nous fait devenir autre.
Deleuze le dit d'une manière magnifique :

Chez l'autre, ce que je recherche, c'est qu'il m'expulse de moi-même, qu'il me fasse découvrir du neuf, qu'il me ravive, et me redonne quelque chose de dynamique et de créateur en moi."

Poulpe ou caméléon ?

LA : "Pour Montaigne à deux animaux philosophes : le caméléon qui peut prendre la couleur de celui, ou de celle, qu'il vient visiter au risque de se dissoudre et d'oublier son soi. Et le poulpe qui est dans l'action. Que choisissez-vous ?

46 min

CM : "Ce que dit Montaigne, c'est que le poulpe crée sa place. Il n'attend pas de la trouver. Il n'attend pas d'être un endroit avec lequel il va coïncider. Il va par son action, par l'encre qu'il diffuse, créer un espace un peu évanescent. J'aime le caractère poétique de cette image, puisqu'il est question d'encre, mais aussi l'idée que ma place, si c'est d'abord moi qui me l'a suis faite, je peux la transporter avec moi, quel que soit l'espace dans lequel je me trouve.

C'est une place dynamique, active, que le sujet recrée au fur et à mesure de son existence et dont il est, dans le meilleur des cas et évidemment, le principe originaire."

Musique

  • Otis Redding - Sitting on the dock of the bay
  • Yael Naïm - Part of us
  • Angèle & Damso - Démons

Archives

  • Gaston Bachelard à propos de son livre La poétique de l’espace - Archive Ina du 20 octobre 1962 ( à monter à l’intérieur)
  • Annie Ernaux à propos de son livre La place - Archive Ina du 24 janvier 1984 ( au micro de René Lataste )
  • Gilles Deleuze , M comme maladies - Extrait de L’Abécédaire de Claire Parnet 1995
  • Jean Bertrand Pontalis parle de ses fantômes - Archive Ina du 8 février 2012
  • Anne Dufourmantelle se pose la question « Comment se défaire de soi ? » - Archive Ina du 7 novembre 2011

Générique Veridis Quo des Daft Punk

L'équipe

Laure Adler
Production
Marie Clément
Stagiaire
Lilian Alleaume
Réalisation
Elodie Royer
Collaboration
Marie Mougin
Collaboration
Céline Villegas
Collaboration