Portrait de la philosophe, Manon Garcia.
Portrait de la philosophe, Manon Garcia. - Astrid di Crollalanza/Flammarion
Portrait de la philosophe, Manon Garcia. - Astrid di Crollalanza/Flammarion
Portrait de la philosophe, Manon Garcia. - Astrid di Crollalanza/Flammarion
Publicité

Dans son essai "La Conversation des sexes. Philosophie du consentement" (Flammarion), la philosophe, Manon Garcia explore les ambiguïtés et les potentialités émancipatrices du concept de consentement.

La philosophe Manon Garcia, connaisseuse de l’œuvre de Simone de Beauvoir, dont la pensée traversait son premier livre, "On ne naît pas soumise, on le devient", s’attaque dans "La conversation des sexes. Philosophie du consentement", à cette expression comme concept. 

Dans son premier ouvrage, la philosophe envisageait les paradoxes du féminisme qui font que  même les femmes les plus indépendantes et les plus féministes peuvent se surprendre à aimer le regard conquérant des hommes sur elles, à désirer être un objet soumis dans les bras de leur partenaire. Ou elle soulevait cette question parmi d'autres : peut-on attendre que les hommes fassent le "premier pas" et revendiquer l’égalité des sexes ?

Publicité
5 min

Dans " La Conversation des sexes. Philosophie du consentement", Manon Garcia interroge un terme devenu commun mais constituant pourtant un véritable concept à part entière et qui soulève trois problèmes. Le problème juridique, bien connu de celles et ceux qui suivent l'actualité, peut être résumé ainsi : que faire pour que les cas de viol, d'agression et de harcèlement sexuels soient efficacement punis ? Le deuxième problème est moral : comment penser des relations amoureuses et sexuelles qui ne soient pas fondées sur des normes sociales sexistes et inégalitaires ? Enfin, le problème politique : comment ne pas reconduire les injustices de genre qui se manifestent dans les rapports amoureux et sexuels ?

De cette notion, elle retrace ainsi l’archéologie, en passant par la philosophie politique du consentement, et sa signification dans la pensée libérale. 

Ce soir, la philosophe revient sur la formation de sa pensée, son parcours et les motivations qui guident son écriture.

Extraits de l'entretien

Laure Adler : Depuis quand, selon vous les femmes disent aux hommes qu'elles veulent faire l'amour avec eux ? Et depuis quand les femmes ont-elles le courage de dire qu'elles ne veulent pas faire l'amour avec eux ? 

Manon Garcia : "Je suis sûre qu'il y a toujours eu des femmes qui ont dit à des hommes qu'elles voulaient faire l'amour avec eux. Est-ce que les femmes disent aux hommes qu'elles ont envie de faire l'amour avec eux ? Dans leur grande majorité, non.

C'est très récent que les femmes se sentent autorisées ou suffisamment en sécurité pour dire aux hommes qu'elles ne veulent pas faire l'amour avec eux. 

Je pense que ça date du XXème siècle et ça a commencé un tout petit peu entre les deux guerres et après la Deuxième Guerre mondiale. Progressivement, avec les Trente Glorieuses, ça s'est mis en place, mais c'est très récent." 

Qu'est-ce que ça voulait dire être une fille au début des années 90, pour vous ?

"Ça dépend quand même beaucoup du contexte dans lequel on a grandi. Moi, je suis une fille de cinéaste féministe et par conséquent, j'ai eu des modèles féminins très importants. Et puis, j'ai vécu dans un monde dans lequel il y avait des modèles féminins, ce qui était quand même l'immense différence, par exemple avec ma mère. Mais je me souviens de plein de choses qui, aujourd'hui, nous paraissent problématiques : les mains aux fesses à l'école, on tirait les soutiens-gorge. J'ai des souvenirs atroces de la piscine à l'école, de cette humiliation, du maillot de bain, des garçons, qui avaient des seins, qui n'en avaient pas, qui était baisable, qui n'était pas baisable. Je pense que c'est un souvenir relativement généralement partagé." 

Vous en parliez à vos copines ou vous en parliez quand vous reveniez à la maison à votre mère ? 

"Oui, mais il y avait quand même cette idée que ça faisait partie du jeu. Moi, je me souviens très bien des premières fois où je me suis fait 'emmerder' dans la rue. Les stratégies pour ne pas se faire trop suivre. Qu'est-ce qu'il fallait répondre. Moi, ça m'est arrivé de répondre et ça s'est très mal passé. Je me suis fait étrangler dans la rue par un type à qui j'avais répondu un peu du tac au tac. 

Ma vie de jeune adolescente, ça a aussi été vraiment le machisme et la violence dans l'espace public. 

Et ça continue. Ça s'arrange, mais ça continue."

Le consentement à la soumission

En exergue du nouveau livre de Manon Garcia, il y a une citation de Jean-Jacques Rousseau. Une citation emblématique de cette perpétuation du consentement donné et intimé aux femmes : "Pourquoi consultez-vous leur bouche quand ce n'est pas elle qui doit parler, consulter leurs yeux, leur teint, leur respiration, leur air craintif, leur molle résistance. Voilà le langage que la nature leur donne pour vous répondre. La bouche dit toujours non, et doit le dire, mais l'accent qu'elle y joint n'est pas toujours le même. Et cet accent ne sait point mentir". 

La femme n'a-t-elle pas les mêmes besoins que l'homme sans avoir le même droit de les témoigner ? 

MG : "Ce qu'on comprend chez Rousseau, c'est qu'il pense que les femmes ont beaucoup de désirs sexuels, mais que la société a pour fonction d'empêcher ce désir et de le rendre passif. C'est-à-dire qu'il faut que ce soit les hommes qui proposent et les femmes qui disposent ou les hommes qui chassent, les femmes qui cèdent, les femmes qui soient des proies. Et c'est très intéressant, cette idée que la femme doit toujours dire non et c'est à l'homme d'interpréter ses moindres gestes. Sauf qu'on voit bien que ça ne marche pas, que les hommes ne savent pas très bien interpréter les gestes et que surtout, le fait de penser les rapports amoureux et sexuels selon cette modalité est inégalitaire et conduit à des violences."

La domestication du désir sexuel des femmes n'est-elle pas une des racines les plus importantes de la volonté d'asservissement des hommes ou femmes ? 

"Ça a été conçu initialement comme une domestication du désir sexuel des femmes et progressivement, ça s'est transformé en une invisibilisation totale. Et tant et si bien que les femmes elles-mêmes ont aujourd'hui du mal à reconnaître leur désir, à parler de leur désir, à l'identifier. C'est maintenant aussi un obstacle à l'égalité, que cette domination masculine soit arrivée même jusque dans les libidos individuelles, ce n'est pas simplement une domination sociale. C'est pour ça que le patriarcat fonctionne si bien. C'est que c'est très sexy, le patriarcat." 

Et pour qu'il continue à fonctionner, il faut que les femmes adhèrent. Sans ça, il s'effondrerait. 

"Pour qu'elles y adhèrent, il faut qu'elles le désirent, il faut qu'elles y trouvent leur compte. Il faut qu'elles y trouvent éventuellement du plaisir. Après, il y a des contradictions. Quand on regarde les études quantitatives qui sont faites sur le plaisir sexuel féminin, ça n'est pas un fossé, c'est un grand canyon entre le plaisir sexuel des femmes lesbiennes et le plaisir sexuel des femmes hétérosexuelles. Les femmes lesbiennes prennent beaucoup plus de plaisir dans l'acte sexuel que les femmes hétérosexuelles." 

N'y aurait-il d'amour sexuel épanoui pour les femmes qu'entre femmes selon vous ?

"J'espère que non. Mais les chiffres, en tout cas, montrent que quand on couche avec une femme, on prend plus de plaisir sexuel en tant que femme que quand on couche avec un homme. Mais les chiffres montrent aussi qu'en fonction des pays, les femmes hétérosexuelles prennent plus ou moins de plaisir et que donc, ça semble pas être un problème de physiologie masculine qui les empêcherait de prendre du plaisir, mais bien plutôt des normes sociales qui font que les hommes se sentent exonérés du souci du plaisir de leur partenaire. Ou alors sur un mode de 'Alors, heureuse ?'.

'Alors heureuse ?' ça n'est pas une façon de demander si ça s'est bien passé et comment faire pour que la prochaine fois, ça se passe encore mieux. 

'Alors, heureuse ?' Ou bien on dit oui. Et le type est content. Ou bien on dit non et le type dit, 'mais toutes les autres, elles adorent'. C'est quand même comme ça que ça se passe".  

La conversation des sexes

Si les femmes ne s'autorisent pas à faire l'amour comme elles le désirent et à obtenir dans l'amour du plaisir, elles n'y auront jamais droit et elles élèveront leur propre fille dans cette idée que, peut être, ce n'est pas la peine d'essayer d'en obtenir. 

"Il y a une possibilité de transformer le cercle vicieux en cercle vertueux. Je pense qu'on n'est pas égaux ou inégaux, ou complètement analphabète du sexe ou parfaitement maître d'un vocabulaire de la sexualité. Ça se fait par petites étapes. Ce n'est pas à notre niveau individuel qu'on va changer la société, qu'on va changer ces normes de genre, mais on a tout de même la possibilité de rendre un tout petit peu possible ce changement et c'est pour ça que mon livre n'est pas à destination des femmes uniquement, mais aussi à destination des hommes. 

Les hommes sont dans la position sociale qui leur permettent d'initier cette conversation de sexe et de la rendre possible, de prendre en compte l'inégalité de vulnérabilité entre eux et les femmes dans cette conversation

Je fais confiance aux hommes sur le fait qu'ils devraient pouvoir faire cet acte de générosité qui rende cette conversation possible et qui, par conséquent, permette progressivement de sortir de ce cercle vicieux."