L'écrivain et réalisateur Atiq Rahimi avec sa fille Alice Rahimi
L'écrivain et réalisateur Atiq Rahimi avec sa fille Alice Rahimi ©Getty - Bertrand Rindoff Petroff
L'écrivain et réalisateur Atiq Rahimi avec sa fille Alice Rahimi ©Getty - Bertrand Rindoff Petroff
L'écrivain et réalisateur Atiq Rahimi avec sa fille Alice Rahimi ©Getty - Bertrand Rindoff Petroff
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L’écrivain Atiq Rahimi publie avec sa fille Alice, un très beau livre joliment intitulé "Si seulement la nuit, correspondance", (POL), fruits de leur correspondance pendant le confinement de la Covid. À découvrir dans l'Heure Bleue.

Atiq Rahimi est un romancier et réalisateur de double nationalité française et afghane. Il a reçu le prix Goncourt le 10 novembre 2008 pour son roman "Syngué sabour. Pierre de patience". Alice Rahimi, sa fille, est une actrice française, elle a joué dans plusieurs films et séries télévisées.

Sa littérature et son cinéma évoquent l’éloignement, “un sentiment qui déchire l’individu et l’oblige à se réinventer en même temps”.

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53 min

Pendant le confinement de 2020, le père et la fille ont engagé une correspondance, étant confinés séparément. L’exil, la politique, l’art ont traversé l’histoire de cette famille. Atiq Rahimi décrit l'histoire de sa famille exilée lors de sa fuite de Kaboul tandis qu'Alice s'interroge sur son identité et sur l'avenir. C’est   Si seulement la nuit, qui encapsule ce récit.

Extraits de l'entretien

Atik est-il un bon père ?

Alice Rahimi : "En écrivant, je crois que des fois, j'avais envie de le haïr, mais je ne trouvais pas vraiment de raison. Des fois, je me disais que ça aurait été plus intéressant. Mais c'est quoi être un bon père ? Je peux dire, qu’il m’a protégée de son passé. Il m'a raconté des choses. Mais la transmission s’est faite par des choses que je sentais et les conversations que j’écoutais. Je voulais connaître sa jeunesse".

Atiq Rahimi : "Pendant le confinement on s’était interdits de s’appeler, on s’est écrit. Je sentais l’appréhension d’Alice à l’égard des mots. En 2020, elle se préparait pour l’examen de sortie du conservatoire. J’avais un film qui était à l’affiche pendant le confinement, il a donc été retiré rapidement des salles. De la même manière mes livres, mes dessins, mon opéra… Tout s'effondrait, mais je m’inquiétais pour Alice seule dans son studio qui s’était battue pour entrer au conservatoire.

Je lui ai envoyé une petite lettre à laquelle, elle a répondu. Elle débutait par ces mots : "Non, papa, tu ne me manques pas"… Petit à petit au fil de la correspondance, nos rôles se sont inversés. Au début, je la protégeais puis c’est elle qui m’a protégé…

Ses questionnements m’ont ramené à la réalité de ce que je suis, et à mon passé. D’ailleurs, si j’évoque ce qui nous est arrivé à ma famille et à moi dans ce livre, c’est grâce à elle. La première fois que je lui en ai parlé, elle avait 13 ou 14 ans et je pleurais. Et elle me disait "C'est fantastique. C'est magnifique". J’étais surpris. Elle m’a répondu : "Oui, c’est magnifique, tu as quelque chose à me raconter".

Finalement nous sommes là pour quelque chose, un passé, la mémoire, les sentiments, les émotions… Et c'est vrai que ça m'avait beaucoup aidé à me réconcilier avec mon histoire. Avant je prenais beaucoup de distance par rapport à elle. J'étais très pudique. Je voulais vraiment me couper. Mais elle m’a ramenée à chaque fois vers mes racines, malgré elle".

Vous avez demandé à votre père d’organiser le chaos de sa vie pour que de sa vie pour que vous puissiez rentrer dedans, pour que ça soit compréhensible aussi pour votre génération ? 

Alice Rahimi : "J’avais des questions sur l’homme qu’il était avant d’être mon père. J’avais besoin de ce récit. Mes parents connaissent le mien, mais j’avais besoin de connaître le leur.

Je me fiche de savoir si c’est la réalité une fois qu'elle est mise en récit. C'est ce qui m'intéresse, c’est la mise en récit".

J’ai appris dans le livre que vous pensiez tous les deux que votre père avait été royaliste. 

Atiq Rahimi : "Un père royaliste, un frère communiste, une sœur féministe, une mère religieuse un peu superstitieuse… C’était assez compliqué chez nous !

Notre famille est entrée dans l’Histoire à cause des multiples bouleversements qu’ont traversé l’Afghanistan, mon pays. Mon père était fils d'un royaliste et qui était le chef de protocole du roi, mais très jeune, il a démissionné. Il s'est disputé avec le roi, et il s'est retiré dans une cabane au fin fond de son jardin pour méditer, et devenir un soufi. Tandis que ma grand-mère dépensait tout son argent pour s'amuser, pour voyager dans le nord de l'Afghanistan, où mon grand-père avait des terres. Mon oncle, le frère de mon père s’est fait tuer très jeune.

Mon père aussi aimait beaucoup la littérature, l'art et le mysticisme. Cela a joué dans notre éducation. Je me rappelle, avoir vu enfant, mon père construire une bibliothèque extraordinaire, et acheter tous les livres qui étaient dans les librairies. Il nous a encouragé à lire, mais il ne nous a jamais imposé quoi que ce soit. Cela a été notre grand avantage pour nous, ses quatre enfants." 

Toujours dans ce livre, on mesure l’influence de votre frère engagé très jeune dans la politique.

Atiq Rahimi : "Il était très précoce. Je me souviens que juste après l’arrestation de mon père, en 1973, il s’est engagé dans les jeunesses communistes. Il avait beaucoup d’amis maoïstes. Il nous a enrôlé. J’avais 15 ans, c’était juste avant que je ne parte pour l’Inde. Je me souviens après avoir présenté un exposé sur le Manifeste du Parti Communiste. Notre famille, nos amis, ne comprenaient pas notre engagement, cette ardeur pour la politique et cette envie de rêver d’avoir des illusions, une utopie… Je remercie mon père pour son ouverture qui nous a aidé à nous construire."

Alice, vous allez apprendre grâce à ce livre tout ce que vos parents ont traversé comme amoureux

Alice Rahimi : "Il y avait beaucoup de pudeur vis-à-vis de l’amour. Mais je connaissais leur histoire parce qu’on a tout un cercle d’amis qui a vécu la même chose. Il y a des moments où j'étais un peu jalouse de leur histoire d’amour avec toutes ces aventures dignes de figurer dans un livre ou dans un film. J'ai encore du mal à m'imaginer ma mère sur un cheval dans la neige, quittant l'Afghanistan. Grace à cette lettre que tu m’as écrite j’ai pu avoir énormément de détails sur ce départ."

Atiq Rahimi : "Quand Alice est née en 1996, je suis très vite rentrée dans la vie active, ici en France. Je me souviens que quand elle est née, je faisais une publicité pour une assurance, qu'il faisait froid. Je suis rapidement parti en Iran faire un film, puis en Afghanistan, rencontrer le roi, le héros de mon père. De la même manière qu’aujourd’hui Alice essaye de comprendre notre récit à nous avant sa naissance, j’ai fait un film sur lui pour comprendre mon père, et pourquoi il était devenu royaliste.

Pourquoi il a pris le risque là d’aller en prison juste pour défendre son roi ? Est-ce qu'il était plus important que nous, ses enfants, sa famille. De la même manière qu’Alice est jalouse de notre aventure, de notre passé, je suis envieux des combats de mon père et j'ai tout fait pour les comprendre."

La suite, passionnante, est à écouter…

Musique

  • Ton héritage de Benjamin Biolay
  • Into Forever, de Mattew Halsall (feat. Joséphine Oniyam)
  • Je m’abandonne à toi  de Baptiste W. Hamon

Archives

  • Extrait de Jane par Charlotte Gainsbourg
  • Présentation de L’Afghanistan, carrefour de l’Asie : Archive Ina du 2 juin 1965 ( Actualités françaises )
  • Archive actualité France Inter : chute de la ville de Mazar I Charif , début de la chute des talibans : Archive Ina du 9 novembre 2001

Générique Veridis Quo des Daft Punk