Erri De Luca et Jonathan Littell

L'écrivain, journaliste Erri De Luca et Jonathan Littell, écrivain et cinéaste
L'écrivain, journaliste Erri De Luca et Jonathan Littell, écrivain et cinéaste ©AFP - LEONARDO CENDAMO / LEEMAGE - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT
L'écrivain, journaliste Erri De Luca et Jonathan Littell, écrivain et cinéaste ©AFP - LEONARDO CENDAMO / LEEMAGE - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT
L'écrivain, journaliste Erri De Luca et Jonathan Littell, écrivain et cinéaste ©AFP - LEONARDO CENDAMO / LEEMAGE - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT
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Deux invités dans l'Heure Bleue : Erri De Luca, qui a participé à un convoi humanitaire à destination de Sighetu Marmatiei, ville roumaine frontalière de l’Ukraine et Jonathan Littell qui a longtemps travaillé sur les rouages du pouvoir en Russie.

Erri De Luca est un écrivain, journaliste engagé, poète et traducteur italien contemporain. Détenteur de plusieurs prix prestigieux tels que le prix Femina étranger pour son livre Montedidio et le Prix européen de littérature ainsi que le Prix Ulysse pour l'ensemble de son œuvre.

Fervent défenseur de l’Europe, Erri De Luca s’est souvent prononcé sur les épreuves auxquelles a fait face le continent. Il a pris la plume le 29 mars 2022 dans Le Monde pour prendre parti et expliquer “comment cette guerre a transformé « des individus en peuple »”. L’union de destin et de condition auxquels fait face le peuple ukrainien changent leurs objectifs vers un but commun, la sauvegarde de leur pays.

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Erri De Luca publie Le poids du papillon, une bande-dessinée dans laquelle l’écrivain partage ses passions pour la montagne et la solitude, hors du temps et indifférent à toutes les modes littéraires.

L'Heure bleue
53 min

Jonathan Littell est un écrivain et cinéaste franco-américain. Il est propulsé au devant du monde littéraire en 2006 avec son roman Les Bienveillantes, signé à l'âge de 39 ans, qui lui vaut le prix Goncourt et le Grand prix du roman de l'Académie française.

"Nous somme déjà en guerre" : extrait de l'entretien entre Jonathan Littell et Erri de Luca

Un changement dans la guerre en Ukraine

Jonathan Littell a observé que : "La situation est en train de changer. Les Russes se sont retirés de la zone autour de Kiev. Ils ont abandonné leur offensive sur cinq fronts différents pour se concentrer sur le Donbass, sur le reste des oblasts (unités administratives) de Louhansk et Donetsk, qu'ils ne contrôlent pas, et sur la prise finale de Marioupol. On va se diriger vers une autre phase de la guerre qui risque d'être encore plus sanglante, plus brutale, plus destructrice pour les villes concernées."

Les Russe mènent une guerre du XXe siècle en Ukraine

Jonathan Littell analyse : "Pour moi, Les méthodes russes ne sont pas contemporaines du tout. Elles sont assez archaïques. Les envahisseurs ne mènent pas une guerre du XXIe. Or, ils savent faire. En Crimée, ils ont développé le concept des opérations hybrides, et la cyberguerre. Les opérations hybrides, c'est déployer des troupes extrêmement entraînées sans aucun marquage pour semer la confusion sur ses intentions. C'est faire la guerre sans faire la guerre, pour déstabiliser l'adversaire et empêcher une réponse militaire classique. Là, ils ne font pas en Ukraine et c'est curieux.

La paix viendra du terrain

Erri de lucca est impressionné par la résistance ukrainienne : "La fin de cette guerre se fera dans les champs et pas dans les conversations de paix. L'Ukraine s'est mobilisée comme une seule personne. J'ai pu aller là-bas avec une ONG. J'y ai vu une petite armée de femmes qui ne faisaient qu'une. Aucune ne pleurait, ne sanglotait ou ne criait. Les enfants se comportaient très bien, comme de petits soldats. J'ai trouvé exemplaire cette unité, cette force de combat du front et de l'arrière-front ukrainien. Je suis convaincu qu'ils ne pourront pas être défaits."

Des exactions horribles encouragées par le commandement

Erri de lucca est choqué : "Je ne sais pas si le retrait des Russes de Kiev est une preuve de faiblesse. Quand on entend toutes ces nouvelles sur les brutalités, sur les viols, sur les saccages.

Ce ne sont pas des initiatives de soldats désespérés. Ces actes sont permis, voire encouragés. C'est une façon de la part du commandement militaire de donner un but, et quelque chose à gagner, à des personnes qui vont se battre contre une résistance forte.

Donc, ils doivent les encourager avec le droit de viol, le droit de saccage, le droit de considérer la population civile comme une proie."

Jonathan Littell n'est pas surpris : "Les seuls qui peuvent être surpris de voir ce qui s'est passé sur Boutcha et dans les autres villes faubourgs des alentours de Kiev sont ceux qui n'ont pas fait attention à ce que fait la Russie depuis 22 ans.

Ce sont exactement les mêmes méthodes qu'en Tchétchénie, en Géorgie, ou en Syrie, et partout où l'armée russe est intervenue depuis que Poutine est au pouvoir.

C'est non seulement une guerre classique et conventionnelle, mais aussi des massacres de civils, des exactions, des viols, des pillages en masse etc.

On est peut-être plus choqués parce que c'est plus proche de nous, mais ça fait bien longtemps que la Russie pratique la guerre comme cela.

La Russie n'a rien à faire du droit international de la guerre. Pour moi, c'était prévisible et inévitable que ce genre de choses allait se passer. Leur invasion a été très mal préparée. Il y a eu une sous-estimation massive par le renseignement militaire russe de ce qui les attendait. Ou s'ils savaient, ils ont complètement échoué à communiquer la réalité au président Poutine.

Puisque les Russes n'ont pas pu réussir à envahir l'Ukraine avec une guerre éclair rapide et légère comme ils le souhaitaient dans les trois premiers jours, comme en Crimée en 2014, ils reviennent à leur tactique usuelle : raser, raser, raser pour avancer. Et donc, je pense que maintenant, ils vont vouloir contrôler une zone beaucoup plus compacte à l'ouest.

On va assister au fur et à mesure de la Résistance ukrainienne à de nouvelles destructions de villes, de nouvelles exactions de masse dans les villes et les villages.

Les Ukrainiens ne peuvent pas perdre, mais dans l'actuel rapport de force, ils ne peuvent pas gagner non plus. Maintenant, c'est à nous, l'Europe et les États-Unis, de leur donner enfin les moyens de gagner la guerre et pas seulement d'arrêter les Russes, mais de renverser la tendance, et de les rejeter en dehors du territoire ukrainien."

Le rôle de l'occident

Erri de lucca reconnait : "Sommes-nous déjà des co-belligérants ? Oui, nous sommes l'arrière-front de la guerre en Ukraine. Cette immense frontière de la mer Baltique jusqu'au loin, est une frontière qui est aidée par le reste d'Europe, militairement et avec l'aide humanitaire. Mais c'est la guerre moderne. Elle vise les villes, et les vies des civils. La cible est la vie des personnes sans défense, donc la guerre moderne et intimement criminelle. Son objectif final n'est pas la perte des vies des soldats. Les champs sont laissés comme lieu de passage. Chaque maison devient une station militaire à défendre, à conquérir. Les gens ont été empêchés de partir de villes qui se sont transformées en champs de bataille, en petit Stalingrad."

Jonathan Littell confirme :

"Pour moi, nous sommes déjà en guerre contre la Russie.

Cela fait 10 à 12 ans que Poutine déploie une guerre hybride contre l'Europe et contre les Etats-Unis. Il a acheté des quantités de politiciens européens en France, en Allemagne, en Italie. Il a financé des partis d'extrême droite. Il a fait procéder à des cyberattaques contre les élections en France et aux Etats-Unis. On retrouve des interférences russes dans, par exemple, le processus pour l'indépendance catalane qu'ils ont essayé d'agiter le plus possible pour affaiblir l'Europe. On retrouve leur trace derrière le Brexit où ils ont été très, impliqués pour affaiblir l'Europe… Donc, les Russes nous font déjà la guerre. Ce n'est pas une guerre conventionnelle, c'est une guerre contemporaine hybride.

Et nous, les Européens nous disons que nous allons aider les Ukrainiens un peu, mais pas trop, parce qu'en face, ils ont des bombes nucléaires et quand même, il ne faut pas exagérer...

Je trouve que c'est une erreur stratégique monstrueuse.

La seule chose que Poutine comprend, ce sont les rapports de force. Il faut en installer un beaucoup plus fort que celui installé avec lui par Ukraine interposée.

Je pense que pour les Ukrainiens, et pour l'Europe, l'Occident doit livrer des armes lourdes, des avions, des chars, des missiles.

Si on ne les utilise pas en Ukraine aujourd'hui, on va être obligé de les utiliser en Pologne ou dans les pays baltes, ou même demain… Plus près de chez nous.

Erri de Luca ajoute le champs économique de la guerre : "Pour écraser l'indépendance de la Tchétchénie, Les Russes ont mis dix ans et la Tchétchénie ne profite pas de l'aide de l'Europe, ou des Etats-Unis. La situation sur le terrain de bataille, aujourd'hui, est beaucoup plus favorable à l'Ukraine.

Oui, nous sommes en guerre. Nous sommes déjà entrés dans une économie de guerre avec une inflation qui monte et qui montera avec une nécessité de réduction de la dépense d'énergie et un appauvrissement de la population.

Sur le terrain, nous pouvons tout simplement soutenir l'Armée ukrainienne en lui donnant toutes les armes possibles. Les Ukrainiens résistent, et font tout ce qu'ils peuvent pour expulser l'envahisseur du territoire, mais ne vont pas au-delà. C'est un acte de lucidité et de responsabilité."

La suite est à écouter….

L'invité de 7h50
7 min

L’écrivain a écrit deux tribunes dans Le Monde afin d’affirmer son soutien pour les victimes mais aussi pour offrir une analyse de la situation globalement. En effet, Jonathan Littell affirme que “tant que Poutine restera au pouvoir, personne ne sera en sécurité. Aucun de nous”. Dans sa seconde tribune, il enjoint le peuple russe à s’insurger contre la crise dans laquelle le président russe les a forcés.

Ensemble, Erri De Luca et Jonathan Littell conversent sur la situation à l’échelle européenne et ce qu’elle signifie par delà la géopolitique.

Musique

  • Le Déserteur de Boris Vian
  • Where have all the flowers gone de Marlene Dietrich
  • La fièvre noire de Laura Cahen

Archives

  • Paul Ricoeur à propos de l’abondance de la violence et de la souffrance - Archive Ina du 9 mars 1985
  • Vaclav Havel à propos de la notion du mal - Archive Ina du 10 décembre 1998

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