L'écrivain, scénariste et réalisateur Emmanuel Carrère
L'écrivain, scénariste et réalisateur Emmanuel Carrère ©AFP - Damien Grenon / Photo12
L'écrivain, scénariste et réalisateur Emmanuel Carrère ©AFP - Damien Grenon / Photo12
L'écrivain, scénariste et réalisateur Emmanuel Carrère ©AFP - Damien Grenon / Photo12
Publicité

Emmanuel Carrère a tenu pendant environ dix mois, une chronique dans L’Obs sur le procès des attentats du 13 novembre 2015. C’est ce récit qu’il livre "V13". Nadia Mondeguer, mère de Lamia Mondeguer, tuée lors des attentats, l'a rejoint en studio.

Emmanuel Carrère a assisté à l’intégralité du procès des attentats du 13 novembre 2015 qui s’est tenu de septembre 2021 à juin 2022. " V13" rassemble l’intégralité des chroniques écrites chaque jour pour différents journaux. Des textes qui témoignent de l’horreur, de la tristesse, des silences et qui racontent l’humanité.

Extraits de l'entretien

Publicité

Pourquoi Emmanuel Carrère a-t-il demandé à l’Obs à être chroniqueur judiciaire ?

Interrogé sur ses motivations à se lancer dans l’aventure d'un compte-rendu hebdomadaire du procès, l’écrivain répond : « Je l'ai fait un peu à tâtons, en me disant que j’avais déjà, à plusieurs reprises, écrit sur la Justice, et là ce procès était un exercice de la justice gigantesque et inédit. Je m'intéresse aussi aux religions. Même si je ne suis pas ni musulman, ni islamologue, ni arabisant… Les mutations pathologiques des religions m'intéressent. C'est un peu intellectuel de dire ça…

Je me disais qu’on allait entendre des gens qui ont traversé cette nuit terrible et qu’il y aurait des paroles de vérité. Je me suis dit si au bout de quelques mois, je veux cesser, j’arrête. Mais l’envie d’écrire sur ce procès est resté même lorsque c'était fastidieux.

Puis, une communauté s’est constituée autour du récit de ce procès. Une partie civile à qui on demandait ce qu'il attendait de ce passage en justice, a dit « J'attends que ça devienne un récit collectif » et c’est ce à quoi on a assisté. Ça a été quelque chose de terrible, de dévastateur, mais aussi de beau. »

Sur ces attentats, la quête de la vérité est-elle possible ?

Les victimes, les accusés, la cour sont tous partis dans une quête de vérité… Mais était-ce possible ? Pour Emmanuel Carrère : « C'était une ambition folle de passer neuf ou dix mois à déplier dans tous les sens, sous tous les angles, du point de vue de tous les personnages ce qu’il s'est passé pendant ces quelques heures d'horreur. Et cette ambition a été tenue d'une certaine manière. On a quand même compris comment marchait une cellule terroriste et ce n'est pas rien.

Il ajoute : « Généralement, on s'intéresse plus aux criminels qu'aux victimes. On est plus fascinés par les criminels. Les victimes sont au second plan. Là, ça a été le contraire. »

Y a-t-il eu justice ?

L’auteur de D’autre vies que la mienne et de Yoga estime qu’: « On a vu la justice s'exercer à son meilleur. Cela donnait une haute idée de la justice et les acteurs étaient tous remarquables, que ce soient les avocats généraux, les avocats, les magistrats. Chacun vraiment n'était pas le plus mauvais dans son métier. Tout cela a pu se déployer dans le temps, et dans des conditions matérielles exceptionnelles et je pense que ça valait la peine.

La tribune écrite et signée dans Le Monde parue cet été, l’a été par des avocats de la défense que j'estime énormément. Mais je ne suis pas d'accord avec eux. Je pense que les droits de la défense ont été respectés. En revanche, sur la peine donnée à Salah Abdeslam, je suis d'accord avec eux. Cette perpétuité incompressible. Cette peine, quasi-monstrueuse, a été substituée à la peine de mort. Elle n’a été donnée que quatre fois et à des types du genre Michel Fourniret, des sadiques d'une dangerosité extrême. Je pense que ce n'est pas le cas de Salah Abdeslam. On a joué l'exemplarité contre la proportionnalité de la peine. Mais hormis cette peine, la défense a été respectée. »

Pour Nadia Mondeguer, les accusés ont entendu les parties civiles

Nadia Mondeguer est la mère d’une des victimes des attentats du 13 novembre. Elle faisait partie des parties civiles. Elle témoigne de la qualité de l’écoute au cours de ce procès. Elle a été marquée par la découverte tous ces oubliés : « Cette jeune femme qui a été touchée d’une balle dans la joue. Il y a cet homme bouleversant qui amène sa femme, qui lui dit « je t'aime » depuis son fauteuil roulant, cet Égyptien qui a pris été pris par erreur pour un terroriste… »

Elle poursuit : « J’ai l’impression que les accusés ont entendu ce que nous disions. Lorsque j’ai fait ma déposition, je me suis tournée vers les avocats. Et non vers les accusés qui étaient devenues transparents pour moi. Mais j’ai vu finalement dans les yeux de Mohamed Abrini qu’il avait entendu. »

De la violence entre personnes du même âge

Au cours de sa déposition, elle s'interrogeait : « Comment des personnes aussi jeunes ont-elles pu en tuer d'autres aussi jeunes qu'eux ? J'ai accouché de mes enfants à la clinique des Lilas (clinique militante pour l’accouchement sans douleur avec péridurale, sans violence…). Qui aurait imaginé la mort de Lamia sous les balles d’une kalach. Quel décalage ! Et les tueurs avaient presque le même âge qu’elle. Mon mari et moi, avons accompagné toutes les sorties des scolaires. On aurait donc pu les connaître enfants. Ma première réaction a été : « Quel gâchis ! ». Puis, ce n’était pas prévu, j’ai évoqué à la barre, ces petits bouts de chou que j’aurais pu prendre par la mains… J'aurais pu être leur mère avant que ces anges ne deviennent des monstres. Que s’est-il passé ? »

Emmanuel Carrrère raconte que cette déposition a été suivie d’effets : « Quelques mois plus tard, un des accusés, Sofien Ayari, qui avait décidé de ne plus parler, a dit, à la surprise générale : "Aujourd'hui, si je parle, c'est en pensant à une femme", qu'il n'a pas nommée, mais c’était vous. "Elle a perdu sa fille. Elle nous a appelés, et elle m'a fait penser à ma mère", disait-il. "Je lui dois quelque chose et ne peux pas lui rendre sa fille, ni la rendre heureuse. Je vais donc parler." Et ce qu'il a dit était d'ailleurs extrêmement intéressant. »

La suite est à écouter...

Musiques

  • « The Sound of Silence » - Simon and Garfunkel
  • « Mia fora thimamai » - Arleta
  • « La vérité » - Arno

Archives

  • Archive INA du 9 mars 1985 (dialogue avec Paul Ricoeur) : Emmanuel Levinas à propos de la justice.
  • Extrait des cours et monologues (1959–1962) de Vladimir Jankélevitch : sur la méchanceté.

Générique : Veridis Quo - Daft Punk