La critique d'art, commissaire d'exposition et écrivaine Catherine Millet ©AFP - Ulf Andersen / Aurimages
La critique d'art, commissaire d'exposition et écrivaine Catherine Millet ©AFP - Ulf Andersen / Aurimages
La critique d'art, commissaire d'exposition et écrivaine Catherine Millet ©AFP - Ulf Andersen / Aurimages
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Résumé

Après "Une enfance de rêve", Catherine Millet publie "Commencements" (Flammarion), son quatrième livre autobiographie dont les récits ont des points de départ différents.

En savoir plus

Un café, une adolescente observe de loin un groupe de jeunes gens absorbés dans leur discussion. Elle ne sait pas encore qu’ils préparent une revue de poésie mais, bientôt, elle attachera ses pas aux leurs. Premières lectures, premières amours, découverte de l’émotion esthétique, premiers écrits. Le décor est planté.

Dans Commencements Catherine Millet détisse le mystérieux entrecroisement de hasards, de désirs confus, d’opportunités plus ou moins bien comprises qui conduisent une jeune fille sans bagage, sans argent et sans grande culture à quitter sa banlieue pour le Saint-Germain-des-Prés des artistes et des galeries d’art. La vie intime et la vie professionnelle se mêlent.

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L’époque, c’est Mai 68 à Paris et l’émergence du quartier de Soho à New York, l’apparition d’un art qui ne ressemble pas à l’art, la naissance de ce qu’on appelle aujourd’hui "l’art contemporain". Son histoire personnelle, ses rencontres amicales et amoureuses, son passage à l'âge adulte, sont étroitement mêlées à la découverte de ce milieu dont elle choisit de faire son métier. Un livre qui brosse le portrait d'une époque et d'une génération, marquées par des artistes dont les carrières se sont poursuivies jusqu'à aujourd'hui

57 min

Commencements c'est aussi le récit d’une éducation sentimentale qui est aussi une éducation sexuelle et une formation intellectuelle.

Extraits

Laure Adler : "Dans ce livre, Catherine Millet, vous dites que vous n'êtes rien. Comment êtes-vous devenue une regardeuse, une voyeuse et peut-être une voyante ?"

L’écrivaine raconte : « Voyante… ? Je n'ai jamais été de ce genre de critique d'art qui prévoyait ce qui allait se passer. J'ai suivi les avant-gardes, mais je n'ai jamais cherché à les devancer. Je ne suis pas non plus une suiveuse. Mon rôle de critique était d'accompagner les artistes, et pas d'essayer de leur dire ce qu'ils avaient à faire.

Un des projets de ce livre était d'essayer de comprendre alors qu’on n'a pas grand-chose : on vient d'un milieu pas spécialement cultivé, pas misérable non plus, qu’on n'a pas encore trop d'idées sur ce qu'on veut faire… Comment trouve-t-on les bons rails qui vont vous amener là où vous êtes. Le point de départ de Commencements était de comprendre cette trajectoire sans apriori. La réponse ? Ce sont les hasards de la vie, mais aussi une façon peut-être inconsciente d'exploiter ses qualités, et ses défauts. »

Une passivité qui l’a servie

Catherine Millet reconnaît : « Au départ, j'étais quelqu'un que le monde terrorisait.Très timide, j'avais peur de sortir de l’enfance, qui avait été parfois difficile. J’étais assez passive. Puis, j’ai eu la chance de rencontrer, très jeune, un homme avec qui j'ai vécu dix ans : Daniel Templon. Lui, au contraire, était un actif. J'ai pu m’en remettre à lui pour mes premiers pas dans la vie d'adulte. »

Catherine Millet a mis beaucoup de temps à s’affirmer

« J’avais peur des autres, mais ça n'entamait pas la confiance que j'avais en moi. On pouvait me faire des critiques, je les entendais, je les respectais. Mais cela ne m'empêchait pas de continuer à faire comme j'avais envie de faire. J’avais cette indépendance d'esprit peut-être forgée dans une enfance assez solitaire. Je ne faisais pas trop confiance aux jugements de mes parents. » Explique l’autrice de Commencements.

Ses parents ont cru en elle

Catherine Millet poursuit : « Ma mère est une femme qui n’avait peut-être pas réalisé la vie qu'elle aurait aimé avoir. Elle était contente de voir sa fille prendre un chemin un peu marginal, mais avoir l'air d'être libre, de s'amuser. Mon père m'avait toujours surnommée « Catherine Millet de l'Académie française ». Donc je pense qu'ils auraient été contents de me voir publier mes premiers livres. »

L’écriture : un travail de recherche de la précision

Catherine Millet lève le voile sur sa technique d’écriture : « Je n’avance pas dans l'écriture tant que je n'ai pas le vocabulaire exact. Jacques Henric, avec qui je vis, se moque de moi en disant : « Catherine passe plus de temps le nez dans le dictionnaire qu'à écrire ». Je cherche le mot juste, ou la construction de la phrase qui va donner au mot le sens qu'il faut lui donner. Ce sont plus les mots, que le style, qui m’intéresse. Je suis à recherche de l'exactitude dans l'écriture. »

Raconter une famille au nom courant

Au départ de sa volonté de raconter sa famille, le décès de son frère : « Il faut exister avec ce nom banal : "Millet". D'ailleurs, ce livre se termine là-dessus : j'avais un frère. Et il est mort. Ça a été la première très grande blessure de ma vie. Ce genre de plaie dont on ne guérit jamais. L’un des premiers petits pansements que j'ai trouvé à mettre sur ma tristesse, a été de me dire que c'était à moi de faire exister ce nom-là. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. Mais, dans mes livres, je raconte ma vie, et il est beaucoup question de ma famille. C'est une façon de faire exister ses parents qui s'étaient déchirés. Ce que je raconte dans mon ouvrage sur l’enfance est commun. Les gens ont pu se reconnaître. »

Elle a tout gardé

Catherine Millet s'interroge : « C'est quelque chose de peu énigmatique pour moi. Je ne sais pas pourquoi j’ai conservé tous ces papiers. J'ai perdu très tôt, et de manière consécutive, pratiquement tous les membres de ma famille. Un jour, j’ai vidé la maison. Et j'ai gardé des boîtes dans lesquelles j'ai entassé, sans les regarder, tous les documents trouvés dans cette maison : les cartes postales, les bulletins scolaires, les cahiers d'école de ma mère, les papiers militaires de mon père et toute cette paperasserie familiale. Je n’ai rien jeté et peut-être parce que j'étais dans le traumatisme de cette perte.

Les années ont passé, j'ai, à mon tour, déménagé, et ouvert l’une de ces boîtes. Je suis tombée sur les cartes postales que ma mère envoyait à sa mère pendant son voyage de noces. Cela m'a frappée, car ensuite son mariage a été un désastre. J'ai tout refermé. Je me suis demandée pourquoi je gardais tout ça.

Je ne savais pas encore qu'un jour j'écrirais un livre dont la matière première serait cette documentation familiale. Mais on doit être habité par des choses dont on est très loin d'avoir conscience. Il y a peut-être une seconde Catherine Millet enfouie qui, de temps en temps, se réveille. Quand on arrive à un certain âge, ce qui est mon cas, on se dit qu’on est habité par soi-même. On a des incubes qu'on ne connaît pas, mais qui sont présents. »

En retrait du monde

Où se situe Catherine Millet ? A quelle distance de la société se met-elle pour écrire ? L'écrivaine analyse : « Je suis en retrait du monde pour être un peu plus avec moi-même. Ce n'est pas forcément pour faire de l'introspection. Mais simplement pour avoir cette sensation d'être soi, comme un petit animal qui se repose plein de son existence. L'écriture nécessite l'isolement. »

La suite est à écouter...

Musiques

« Sea, Sex and Sun » de Serge Gainsbourg

« L’idole des jeunes » de Johnny Halliday

« No prizes » de Kae Tempest en duo avec Lianne La Havas

Archives

Archive INA du 12 janvier 2011 (au micro de François Busnel) - Annie Ernaux sur l’autobiographie et son principe d’ « écrire la vie »

Archive INA du 11 janvier 1977 (au milieu de Paula Jacques) - Michel Foucault parle de la sexualité qui est devenue notre vérité.

Générique

« Veridis Quo » des Daft Punk