Les Terrasses solidaires, sur les hauteurs de Briançon ©AFP - Thibaut Durand / Hans Lucas
Les Terrasses solidaires, sur les hauteurs de Briançon ©AFP - Thibaut Durand / Hans Lucas
Les Terrasses solidaires, sur les hauteurs de Briançon ©AFP - Thibaut Durand / Hans Lucas
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Résumé

Avec Didier Fassin, l’équipe de L’Heure bleue est allée à la rencontre des acteurs principaux de l’accueil de réfugiés afin de rendre compte de la situation à la frontière entre l’Italie et la France dans la ville de Briançon.

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On ne sait plus comment les nommer : "réfugiés", "migrants", "exilés". Et cette difficulté à les nommer en dit long sur la volonté de ne pas vouloir en parler, voire de les invisibiliser.

Après une campagne présidentielle où la politique à l'égard de ces personnes contraintes de quitter leur pays a été absente ou monopolisée par un parti qui l'évoquait en des termes d'exclusion, de contrôle et d'enfermement, nous avons souhaité aller dans un territoire en France, le Haut-Briançonnais, où on cherche à aider à porter protection à ces exilés.

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Deux émissions consacrées à cet accompagnement des exilés, ce soir et demain.

Les intervenants

Didier Fassin, sociologue

Michel Rousseau, maraudeur et fondateur de Tous Migrants

Témoignages de deux réfugiés, obligés de fuir leurs pays, l'Afghanistan et le Nigéria.

48 min

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'émission

Le Haut-Briançonnais, un lieu de passage

"1175 personnes exilées ont été accueillies au Refuge solidaire : 1032 hommes, 29 femmes, 28 mineurs accompagnés et 86 mineurs non accompagnés. Principalement, ce sont des gens qui viennent d'Iran, d'Afghanistan et du Maghreb. On pense qu'il y a à peu près 3000 personnes qui passent ici depuis 2015".

Didier Fassin raconte la création du Refuge solidaire

Didier Fassin est anthropologue, sociologue, médecin et professeur. Il s’intéresse aux enjeux politiques et moraux des transformations des sociétés contemporaines. Ainsi son engagement l’a mené à prodiguer des soins aux réfugiés arrivés à Briançon.

Il explique : "Cela a commencé autour de 2016, 2017, à Briançon, à la suite de passages de personnes au début venant d'Afrique, et traversant un col qui s'appelle le col de l'Échelle et qui est juste au-dessus de Briançon, dans des conditions qui n'était absolument pas adaptées : c'était l'hiver et ces personnes n'avaient pas de chaussures les protégeant et ils étaient en tenues légères - certains d'ailleurs ont fait des complications graves avec une nécessité d'amputation de leurs pieds…

Petit à petit, en réaction à cette situation qui concernait quelques dizaines puis quelques centaines de personnes, des gens qui avaient une certaine expérience de la montagne (des accompagnateurs, des guides) se sont organisés pour faire des maraudes : aller chercher des gens en montagne qui s'étaient perdus et les les descendre dans la vallée. Dans un premier temps, c'était la vallée de la Clarée, un petit village de Névache, où des personnes les ont accueillis et les ont hébergés à leur domicile.

Et puis le nombre est devenu plus important. Compte tenu du très grand danger qu'il y avait sur le col de l'Echelle, les gens ont commencé à prendre un autre col, beaucoup plus facile d'accès, et sont passés par Montgenèvre, en plus grand nombre et avec une plus grande diversité d'origine, puisqu'on a commencé à voir des personnes d'Afrique du Nord puis du Moyen-Orient, des Syriens, des Afghans, des Iraniens.

A ce moment-là, les ressources locales en hébergements individuels ont été débordées, donc a été créé un refuge, le Refuge solidaire, qui avait au départ, une capacité théorique de 21 places, mais qui était presque toujours débordé. C'était entre 60 et 100 personnes qui s'y trouvaient.

Et il y a deux ans, le maire de la ville de Briançon, nouvellement élu, a décidé de reprendre ce refuge. […] Il a considéré que ça ne devait plus être à la ville d'avoir cet engagement (le local était prêté par la municipalité et la communauté de communes). Donc il a fallu partir. Et à la suite d'une mobilisation tout à fait extraordinaire, à la fois de financeurs privés et de bénévoles qui ont complètement retapé un immeuble, qu'on a appelé les Terrasses solidaires"

Les Terrasses solidaires
Les Terrasses solidaires
© AFP - Thibaut Durand / Hans Lucas

Michel Rousseau explique pourquoi il aide ces réfugiés

Michel Rousseau est l’un des premiers “maraudeurs”. Cofondateur de Tous Migrants , un mouvement citoyen pacifiste de sensibilisation et plaidoyer autour du drame des migrants en Europe, il l’a lancé à Briançon en réponse à l'indignation collective face aux drames humanitaires vécus par les migrants en Europe.

Il explique : "Dans ma famille, comme plein de gens, on a tous été énormément touchés par ça. C'est très proche pour nous. On a vraiment le sentiment que l'histoire dérape encore et qu'on résiste encore avec cette manière de discriminer une population, de la maltraiter, de la désigner aux yeux de la population comme une population qui mérite qu'on la maltraite. Quand voit ce qui se passe à Calais, dans les rues de Paris : pour moi, c'est de la barbarie et c'est très, très grave. Quand on est témoin, c'est notre cas, on ne peut pas fermer les yeux face à ça. Ce n'est pas possible.

Courser les gens dans la montagne, qu'est-ce que ça veut dire ? "Comme des bêtes", c'est les mots qui reviennent, si vous avez pu interroger quelques exilés. Mais ils les traitent pire que des bêtes ! Et c'est pareil à Calais ou dans les rues de Paris. Alors que c'est des gens qui qui frappent à notre porte pour nous demander l'hospitalité...

Mais comment on peut traiter les autres comme ça ? En oubliant que nos parents ou grands-parents ont pris la route de l'exode ? Il a bien fallu que des gens leur donnent à boire, leur donnent à manger... Comment peut-on oublier ? C'est pour ça qu'on s'appelle "Tous migrants" : ça peut tous nous arriver un jour ou l'autre".

Un réfugié iranien, ici au refuge des "Terrasses solidaires" en décembre 2021
Un réfugié iranien, ici au refuge des "Terrasses solidaires" en décembre 2021
© AFP - Thibaut Durand / Hans Lucas

Une inaction de l'Etat

Philippe Wyon est le fondateur des "Refuges solidaires". Il se souvient des l'origine de l'association : "En 2017, beaucoup de gens arrivaient à Briançon en passant la frontière venant d'Italie. On a eu d'abord un accueil solidaire des gens du Briançonnais mais très vite, ça a fait beaucoup de monde. Et c'est là qu'à l'époque, la communauté de communes du Briançonnais s'est souvenue qu'elle avait un vieux local dans un coin dont elle ne se servait pas et elle nous a donné les clés, à condition d'avoir un interlocuteur en face d'elle. Donc, on a créé cette association spécifiquement pour cet accueil d'urgence inconditionnel, en juillet 2017".

Il est très critique envers l'Etat: "Le gouvernement est parfaitement au courant de ce qui se passe à Briançon, on a des rencontres assez fréquentes avec des représentants de la préfecture. On est tolérés mais totalement ignorés et absolument pas aidés. C'est-à-dire que ce que nous faisons ici, ce ne sont qu'avec des financements privés, on n'a jamais reçu un centime de l'Etat pour le travail qu'on fait, alors que ça relève bien des compétences de l'Etat que d'assurer l'accueil de gens en danger et leur mise à l'abri. Ça n'a jamais été fait.

Et s'il n'y avait pas la société civile et l'association Refuge solidaires et les moyens qu'on a pu développer, ces gens seraient dans la rue. Et je dirais que ça a été encore plus dramatique à une époque, avec des mineurs isolés qui arrivaient ici, des minots qui n'étaient pas pris en charge par les services du conseil départemental dans le cadre de L'aide sociale à l'enfance"...

Le reste à écouter

Références

L'équipe

Laure Adler
Production
Marie Clément
Stagiaire
Céline Villegas
Coordination