Denis Mukwege, chirurgien et gynécologue, prix Nobel de la Paix (2018), fondateur et directeur de l’hôpital Panzi à Bukavu (République démocratique du Congo). ©Getty - YOSHIKAZU TSUNO/Gamma-Rapho
Denis Mukwege, chirurgien et gynécologue, prix Nobel de la Paix (2018), fondateur et directeur de l’hôpital Panzi à Bukavu (République démocratique du Congo). ©Getty - YOSHIKAZU TSUNO/Gamma-Rapho
Denis Mukwege, chirurgien et gynécologue, prix Nobel de la Paix (2018), fondateur et directeur de l’hôpital Panzi à Bukavu (République démocratique du Congo). ©Getty - YOSHIKAZU TSUNO/Gamma-Rapho
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Résumé

Docteur Denis Mukwege, est chirurgien et gynécologue, prix Nobel de la Paix (2018), fondateur et directeur de l’hôpital Panzi à Bukavu (République démocratique du Congo), et auteur de "La force des femmes" (Gallimard),

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Troisième d’une famille de onze enfants, il a été très tôt inspiré par son père, pasteur pentecôtiste dévoué aux autres, qu’il accompagnait très jeune dans ses visites aux malades. Devant les souffrances des femmes, qui, faute de soins, décèdent en accouchant ou sont victimes de graves lésions génitales, il décide de devenir gynécologue afin de lutter contre la mortalité maternelle.

En 1999, le Dr Mukwege crée l'hôpital de Panzi. Conçu pour permettre aux femmes d'accoucher convenablement, le centre devient rapidement une clinique du viol à mesure que le Kivu sombre dans l'horreur de la deuxième guerre du Congo (1998-2003) et de ses viols de masse. Cette «guerre sur le corps des femmes», comme l'appelle le médecin, continue encore aujourd'hui.

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Son engagement, au péril de sa vie, a été récompensé par le prix Nobel de la paix en 2018.

24 min

Le 25 octobre 2012, peu après un discours aux Nations Unies, le docteur Mukwege a dû s'exiler en Belgique avec ses cinq grands enfants après une nouvelle tentative de meurtre, mais il repart aussitôt en faisant le choix de retourner dans son pays, et d'y demeurer aux heures les plus sombres.

On est ému, impressionné et l'on trouve difficilement une façon d'exprimer l'admiration et le respect que suscitent les propos de Denis Mukwege, et ce soir il revient sur son parcours, sur sa vie, son combat, en faisant preuve d'une humilité qui laisse sans voix. Alors on l'écoute.

Une vocation dès le plus jeune âge

Comment avez-vous choisi votre vocation ? Quel a été le déclic ?

Je n'avais jamais pensé être gynécologue obstétricien. Je crois que j'avais plutôt dit à mon père que je voudrais devenir "muganga", ça veut dire soignant. C'était un pasteur protestant.

Un jour, nous sommes arrivés dans une famille qui l'avait appelé pour un enfant malade, mon père a donc prié pour cet enfant. Après avoir prié, il lui a dit au revoir, j'étais un peu choqué. Je trouvais qu'il n'était pas juste puisque, lorsque j'avais des problèmes de santé, il priait pour moi et me donnait ensuite des médicaments.

Je posais naïvement la question à mon père : "Papa, pourquoi vous ne lui donnez pas des médicaments comme vous le faites avec moi ?" Et mon père m'a tout simplement répondu : "Je ne suis pas médecin." Je lui ai répliqué  : "Je serai médecin, je donnerai des médicaments et vous, vous allez prier." Je crois que j'avais huit ans, et depuis, j'ai vraiment tout fait pour atteindre cet objectif.

Le viol comme arme de guerre

Le viol est commis pour détruire la personne, mais également pour détruire toute sa communauté, son tissu social, pour détruire l'économie.

Quand votre combat pour les femmes a-t-il changé ?

En 1999, alors que j'étais en train de monter un petit hôpital pour répandre et continuer mon travail dans la ville de Bukavu, la première victime que j'allais soigner n'était pas venue pour accoucher.

C'était une femme qui avait été violée. [...] On a tiré sur elle, pile sur son appareil génital, et c'était la première fois que je voyais quelque chose comme ça. Ça m'a bouleversé. Mais je me disais c'est juste un acte isolé, peut-être celui d'un malade mental. Je ne pouvais pas imaginer que vingt ans après, je serai toujours en train de soigner ce type de barbarie humaine, une guerre qui se joue sur le corps des femmes.

Archive INA de 2010 - Témoignage d’une femme violée par plusieurs hommes au Congo RDC

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Ils ont enfermé mon pouce et le sexe de mon mari, qu'ils m'ont obligée de manger. Quand j'ai mâché, je ne voulais pas avaler. Mais ils ont commencé à me couper un peu partout, le visage, les cuisses"

À partir de votre expérience, comment penser l'impensable quand on y est confronté comme vous ?

En 2000, j'avais déjà soigné  45 femmes et qui avaient presque la même histoire que celle de cette femme. […] Ce sont des femmes qui arrivent avec des mutilations génitales et après avoir été violées, elles sont torturées. On ne veut pas les tuer. On veut marquer, on les laisse donc avec une marque, avec un cachet de ces atrocités.

Tant que l'on va continuer à être dans une société patriarcale, où la femme n'est pas égale à l'homme, je crois que l'on risque de voir ce genre de problèmes qui surviennent lors les conflits.

Une seule solution : l'éducation

Comment sortir de cette criminalisation du corps des femmes ?

La clé aujourd'hui, c'est l'éducation. Moi, j'y crois. […] Je crois que l'éducation doit commencer du berceau jusqu'à l'âge adulte. Par exemple, dans ma culture et peut-être partout ailleurs où je suis passé, les parents prennent beaucoup de temps pour éduquer leurs filles et leur montrer qu'elles doivent faire attention par rapport à leur sécurité, par rapport au risque d'être violées.

Mais quels parents prennent le temps pour discuter avec leurs garçons du consentement lors d'un rapport sexuel ?

Ça montre très bien que c'est une éducation qui est tout à fait différenciée. Alors que si on prend le temps de les éduquer, [les garçons], évidemment que l'on peut faire en sorte que le viol soit minimisé dans notre société.

Pour soutenir les actions de Denis Mukwege et des équipes qui l'entourent, vous pouvez cliquer ici.

Musiques :

  • Gael Faye : Petit Pays
  • Myriam Makeba : Congo
  • Bernard Lavilliers : Le cœur du monde