Podcast concept
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Podcast concept ©Getty - Carol Yepes
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Résumé

Valorisant les récits intimes à la première personne, le podcast est un formidable outil de libération de la parole, notamment des femmes. Charlotte Pudlowski (cofondatrice de Louie Media) et Victoire Tuaillon ("Les Couilles sur la Table", Binge) sont les invitées de "L'Instant M".

avec :

Charlotte Pudlowski (rédactrice en chef adjointe de Slate), Victoire Tuaillon (Productrice du podcast "Les Couilles sur la Table").

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Ils parlent de sexualité, d’amour, de famille, de violence…
On les écoute quand on veut, où on veut, et comme on veut (pour moi, c’est le soir, dans mon lit, avec des chaussettes et des tartines).

Les podcasts, en tout cas une partie d’entre eux,  pratiquent ce qu’on peut appeler du journalisme de l’intime…
Un journalisme qui revendique le dévoilement de soi pour dire l’époque …
un journalisme qui déplie et déploie l’idée que l’intime est politique,
un journalisme, qui semble combler un manque dans l’écosystème médiatique…
un journalisme enfin, qui fait de la place aux femmes, et ce, des deux côtés du micro.

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Ça n’est sûrement pas un hasard d’ailleurs si l’explosion du podcast coïncide avec la libération de la parole et la révolte tonitruante de victimes de violences ou d’indifférence…  

Bref, ce journalisme de l’intime qu’incarne le podcast est un phénomène médiatique, certes, il est aussi peut-être un objet politique…

Deux invités pour parler de ces podcasts, ces programmes qu'on écoute sur Internet ou sur son smartphone :

Victoire Tuaillon 

"Les couilles sur la table", c'est le titre de votre podcast produit par Binge Audio, une émission que vous avez créée, que vous présentez et qui dissèque les masculinités, le pluriel est important. Vous avez lancé également, il y a quelques semaines "Le coeur sur la table". C'est une réflexion, cette fois sur l'amour et sur la révolution romantique que vous appelez de vos vœux. 

Charlotte Pudlowski

Vous avez co-créé avec Mélissa Bounoua le studio de podcasts Louie Média, et vous venez de vous associer avec Apple. C'est tout nouveau, on l'a appris hier. C'est une première pour un studio français. Et concrètement, ce que cela signifie pour l'auditeur ou le consommateur, c'est l'accès à du contenu gratuit, mais aussi du contenu payant via un abonnement. 

Le marché du Podcast

Les auditeurs français sont-ils prêts à payer pour consommer du contenu audio alors qu'ils étaient habitués à lancer un podcast gratuitement ?

Charlotte Pudlowski : Absolument, d'ailleurs, les chiffres le montrent. Le CSA avait publié une enquête au moment du dernier Paris Podcast Festival, en octobre 2020, montrant que 65% des auditeurs de podcasts sont prêts à payer. Et nous, chez Louie, on fait des études tous les ans auprès de notre audience pour connaitre leurs comportements, leurs habitudes d'écoute, etc., et on a les mêmes chiffres. Les gens sont vraiment prêts à payer et en plus, c'est un marché qui a vraiment une croissance exponentielle. 

C'est peut-être aussi un marché saturé ? J'imagine que les personnes qui écoutent des podcasts sont aussi des personnes qui ont des abonnements Netflix par ex., et qui vont peut-être devoir choisir entre payer 4,99€ pour regarder un documentaire ou une série, ou payer un abonnement pour avoir du contenu qui était gratuit avant. 

Charlotte Pudlowski : Le podcast selon les analyses de comportements d'écoute est le média le plus fiable, celui qui procure le plus grand sentiment d'authenticité. Les gens ont un rapport  d'attachement très particulier, très intense au podcast. Cela fait plus de dix ans que je travaille dans les médias, sur Internet et pour des magazines. Je n'ai jamais vu un taux d'engagement aussi fort. 

Le Journalisme intime

On va parler de la philosophie de ce journalisme de l'intime que vous incarnez toutes les deux. J'aimerais d'abord qu'on cite quelques chiffres, le podcast est une industrie avec des enjeux économiques, des audiences, des leaders. 

"Ou peut-être une nuit", la série en six épisodes sur l'inceste que vous avez réalisée, Charlotte Pudlowski, comptabilise à ce jour plus d'un million d'écoutes. C'est colossal, surtout pour un sujet aussi ardu, aussi difficile. 

"Le coeur sur la table", Victoire Tuaillon, a cumulé plus de 500 000 écoutes rien qu'en mars, j'ai vérifié cette info parce que cela m'a semblé hallucinant. Ce sont des chiffres qui assoient une légitimité vis à vis des autres médias et du public. 

Cela veut dire qu'on ne vous dit plus comme par le passé : "dis donc, j'ai écouté ton petit podcast, ça marche pas mal, non ?!" (rires) Il y a effectivement ces chiffres-là, vous avez publié un livre qui a extrêmement bien marché, vous êtes de plus en plus médiatisé (il y a un portrait de vous dans Libération)... On sait aujourd'hui ce qu'est un podcast et on sait qu'ils sont incarnés par des femmes comme vous, avec ces chiffres hallucinants. 

Victoire Tuaillon : ce qui compte, c'est qu'il y a de plus en plus de gens qui écoutent des podcasts. 

Créateur de podcast, un métier... et une déontologie

Créateur de podcast est un métier. Il suffit d'écouter Les couilles sur la table et L'amour sur la table pour s'en rendre compte. Le coeur sur la table, c'est le fruit d'un travail d'enquête, de documentation qui a duré un an ou deux peut-être, pour produire ce contenu. Il y a des gens qui ne sont pas journalistes, qui produisent du contenu de qualité, mais un podcast, c'est du boulot, et c'est aussi une éthique. Y a-t-il une déontologie du podcast ? 

Victoire T. : Oui, c'est celle qui s'applique au journalisme, de façon générale. On ne travestit pas les faits, on ne bricole pas la parole des gens. Et il y a des règles fixées avec l'équipe du Cœur sur la table : par exemple, ne pas interroger d'amis, pour sortir un peu de l'entre-soi, l'un des problèmes qui a été reproché aux créateurs de podcasts. 

En fait, le podcast Le cœur sur la table, a été produit parce qu'il y a une équipe, un studio, un média, Binge Audio, qui nous donne les moyens de travailler, d'aller organiser des cercles de parole dans plusieurs villes en France avec des gens que je connaissais pas, et du temps pour le faire. C'est ce qui donne ce résultat. En déontologie, on s'est fixé plein de règles.

Des sujets intimes avec une dimension politique, intellectuelle

On entend aujourd'hui également des journalistes, ceux qui écrivent, font de la radio, de merveilleux raconteurs d'histoires, se dire conquis par ce nouveau journalisme-là, celui de l'intime, celui du podcast et celui de la voix. Florence Aubenas, au micro de Vincent Josse dans Le grand atelier sur France Inter : 

Cette génération de journalistes blogueurs qui racontent leur vie via le journalisme de l'intime, sont formidables. Il y a des podcasts sidérants. Je pense en particulier à "Louie Média" qui est extraordinaire, mais cela n'est pas mon domaine. 

Florence Aubenas entre en immersion dans la vie de ses sujets, de ses livres et ses papiers. En quoi se distingue le journalisme intime, Victoire Tuaillon, de ce qu'une Aubenas, une Ariane Chemin ou un Emmanuel Carrère a déjà fabriqué. Le "je" dans le journalisme, le Gonzo journalisme n'est pas nouveau. Pourtant, il y a quelque chose de particulier qui se passe. 

Victoire T. : Je crois que c'est parce qu'on on prend des histoires banales, qui n'ont pas l'air de mériter d'être racontées, ou qui ont l'air trop intimes justement pour être racontées. Je pense aux podcasts "Ou peut-être une nuit" : l'inceste, c'est vraiment quelque chose qui arrive de façon massive, cela arrive au moins une personne sur dix. Et les sujets du Coeur sur la table, les histoires d'amour, comment les histoires d'amour sont violentes, comment l'amour est toujours entremêlé à la violence, à la domination...

Ce sont des histoires qui avaient l'air banales et donc, pas dignes d'être racontées. Il me semble que ce qu'on fait, ce n'est pas seulement les raconter, cela ne suffit pas, mais c'est leur donner un sens politique, en faire une analyse, les mettre en relation. Donc, ce n'est pas juste du journalisme de l'intime en fait, c'est du journalisme qui est aussi très politique et intellectuel. 

On relie une dimension sensible à une dimension intellectuelle, des expériences et des concepts. 

Podcast, ou la liberté de fabrication

Il est question de forme aussi : la puissance du son, la puissance de la voix, la place qui est laissée au silence. Je parle pour vos deux podcasts. Ce que vous appelez d'ailleurs toutes les deux une expérience sonore, mais qu'on retrouve parfois à la radio. Quand Augustin Trapenard offre des moments comme ça, un peu suspendu, des silences magnifiques qui laissent de la place au souffle, c'est livré de manière brute parce que c'est généralement en direct dans le podcast. Il y a une grande part de production a posteriori. Ce ne sont pas que des gens qui parlent, c'est mis en musique, très abouti. Il y a ces voix qui chuchotent, qui ont tendance peut-être à surligner l'intimité. On est parfois, Charlotte, à la frontière entre le podcast et l'ASMR (technique de relaxation) ?!

Charlotte P. : il y a mille choses différentes dans le podcast. Le lien entre plusieurs choses que vous avez citez : le gonzo journalisme qui a été une source d'inspiration pour nous deux, tout ce qui est le journalisme narratif à l'américaine, je pense qu'on a toutes les deux lu Joan Didion, Truman Capote, ce genre d'auteurs... 

On est allé aussi dans l'histoire documentaire de la radio, Radio France nous a nourri depuis petite ! J'ai beaucoup écouté Rebecca Manzoni ou Vincent Josse, des gens qui sont allés sur le terrain. Et on le fait avec ce que le podcast permet aujourd'hui, c'est-à-dire la liberté absolue de format, pas de grille, pas d'obligation de longueur. On peut faire un silence de 10 ou 15 secondes sans problème dans le podcast. 

La fabrication d'un podcast permet aussi la création de moments qui ne sont pas que du récit pur, de l'interview, de l'habillage. On entre parfois dans quelque chose qui se situe hors de tout ça. En écoutant le 4ème épisode du Coeur sur la table, je me suis dit que je n'écoutais pas la radio, ni du podcast, mais du théâtre, une pièce radiophonique... 

Victoire T. : Merci beaucoup. Oui, on est obsédé par le son dans l'équipe, on se demande tout le temps, avec Diane Jean qui a produit l'émission, et Solène Molin, la réalisatrice, comment le son peut-il nous donner la possibilité d'exprimer ce qu'on veut, de jouer avec la musique ? On m'entend respirer, c'est bizarre, mais voilà, on essaye d'explorer toutes les possibilités du son dans le documentaire et de le mettre au service du sens de ce qu'on veut raconter. 

Le Podcast : "Entretien", "Interview" ou "Conversation" ?

Vous interrogez des anonymes, des chercheurs parce qu'il faut adosser cet intime à des théories, des sciences sociales et vous interrogez aussi des personnalités qui marquent l'actualité. D'aillleurs, dans le podcast en général, on ne dit pas "entretien" ou "interview", on dit "conversation". Ce n'est pas une petite coquetterie ?

Charlotte P. : non, je pense que c'est vraiment différent : l'entretien, l'interview et la conversation. Dans la conversation, il y a l'idée qu'on est ensemble et qu'on échange, là où dans l'interview, on est là pour faire parler une personne. Il y a aussi une implication de soi dans la conversation, qui dit bien ce qu'on fait dans le podcast. Une implication de soi et une implication des auditeurs pendant l'écoute et après l'écoute. 

C'est un peu la promesse des podcasts aussi. "Ecoutez-nous et nous, on vous écoutera en retour." Ce n'est pas un format qui oblige, qui impose d'être disponible et de devenir quasiment une cellule d'écoute ?

Victoire T. : je ne crois pas du tout qu'il nous impose cela. Par contre, je suis émerveillé des possibilités que cela ouvre. On reçoit beaucoup de courrier, de témoignages, les gens nous racontent leurs histoires d'amour. C'est ce qu'on leur dit à la fin des épisodes : "Racontez-nous". 

Je veux que le podcast soit une conversation collective, que vous nous racontiez aussi des histoires.

Il y a une proximité indéniable. Avec le podcast "Ou peut-être une nuit", sorti quelques mois avant la parution de La Familia Grande de Camille Kouchner, on a reçu énormément de témoignages d'inceste. Il est vrai que c'était un moment où la parole s'apprêtait à être libérée, c'est différent des témoignages plus distanciés pour d'autres podcasts.  

Liberté de parole et liberté d'écoute

On parle beaucoup de libération de la parole. Mais ce que permet le podcast aussi, c'est la libération de l'écoute. Ce qu'on offre, avec les podcasts, c'est une expérience d'écoute, c'est un apprentissage de l'écoute. Cela vous fait quoi de vous taire et d'écouter pendant six heures des gens vous parler dans les oreilles ?