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Henri Weber, député du parlement Européen lors d'une conférence de presse en 2014 ©AFP - Eric Feferberg
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Résumé

L'ancien sénateur socialiste est mort il y a un an. Patrick Rotman et Fabienne-Servan Schreiber lui rendent hommage dans un documentaire, « Henri Weber, le rouge et la rose », qui sera diffusé dimanche à 20h50 sur France 5.

avec :

Fabienne Servan-Schreiber, Patrick Rotman (auteur, scénariste et réalisateur).

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Il arrive à petits pas l’anniversaire du 10 mai 1981 et avec lui, le bilan de la gauche. Le parti socialiste vidé de sa substance et de son influence. Ses anciens affidés vomissent aujourd’hui ce qu’ils qualifient de gauche radicale. La gauche de la gauche poursuit de ses attaques ces socialistes d’antan qu’elle estime avoir basculé dans une droite dure. Ordre, islam, féminisme, les passes d’armes fusent sur fond d’un héritage profondément remis en question, sur le plan moral, comme sur le plan idéologique, celui de 68. Pour ma génération, dont les souvenirs politiques remontent à Mitterrand, pas avant, tout cela est devenu complètement illisible. Il faut regarder dimanche soir, « Le Rouge et la Rose », le parcours d’Henri Weber, activiste révolutionnaire devenu pilier de Solférino. Il faut regarder cet homme passer d’un marxisme messianique à la garde rapprochée de Laurent Fabius. Il faut regarder ce penseur agir et cet agitateur penser, assumer ses doutes, ses erreurs et ses fiertés. Aimer profondément la vie, sa femme, sa tripotée d’enfants et ses amis. 

Extraits de l'entretien :

Henri Weber est mort l’année dernière emporté par l’épidémie de Covid, Le rouge et la rose, documentaire réalisé par Patrick Rotman (son ami) et produit par son épouse, Fabienne Servan-Schreiber, sera diffusé à 22H40 sur Fr 5.

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Sonia Devillers : Vous avez choisi de raconter Henri Weber à la première personne en faisant parler l’intéressé pourquoi ?

Patrick Rotman : « Pour une raison simple, c’est que le film mêle un destin individuel à une histoire collective, c’est Weber raconté par Henri, il est fait de beaucoup d’archives, familiales et médiatiques. »

Sonia Devillers : Pourquoi une famille juive quitte-t-elle la Pologne en 1948, pourquoi fuir ce nouveau monde communiste qui promettait l’égalité de tous ?

Patrick Rotman :  « Il faut préciser qu’Henri Weber est né dans un camps de travail en Union Soviétique où ses parents juifs polonais avaient été déportés… Après la guerre sa famille a réussi à revenir en Pologne, mais l’antisémitisme a continué à sévir, il y a eu des pogroms même après 1945.  C’est ça qui a poussé sa famille à émigrer vers la  France, patrie de Victor Hugo, de la culture, de l’émancipation et de la liberté. »

SD : Fabienne Servan-Schreiber, c’est une enfance très pauvre mais comblée…

Fabienne Servan-Schreiber : 

Henri Weber était adulé par ses parents ce qui lui a donné une confiance et une force inouïe, c’était un rocher, c’est ce qui m’a séduite. Il a fallu une pandémie mondiale pour venir à bout de cette force. 

SD : Ca donne un jeune homme épris d’engagement et de liberté qui va militer à l’extrême gauche tout en ferraillant avec le communisme, il avait le modèle soviétique en horreur. Pouvez-vous expliquer cette gauche de la gauche qui détestait le communisme ?

Patrick Rotman : "C’est difficile à comprendre aujourd’hui. Il faut se replonger dans une époque où la révolte était aussi vive à l’égard de ce que l’on appelait à l’époque  l’impérialisme (essentiellement les Etats-Unis qui menaient cette guerre terrible au Vietnam) que contre le communisme soviétique qui était un repoussoir total, une caricature et une trahison de l’idéologie communiste.  Cette révolte était dirigée contre les deux. En 1968, Henri Weber et son petit groupe des JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire) a manifesté devant l’ambassade de Pologne pour demander la libération de deux contestataires du régime polonais qui allaient devenir des ministres de Lech Walesa."

SD : Henri Weber a connu la baston, les dissolutions des groupuscules et des formations politiques et la clandestinité…

Fabienne Servan-Schreiber : "Oui il a connu la clandestinité deux fois, une fois avec le groupe de la rue Saint-Benoit , il s’était caché chez Marguerite Duras, puis en juin 1973 après la dissolution de La LCR (Ligue Communiste Révolutionnaire) après que ses troupes soient allées « casser du facho »  lors du meeting du mouvement d'extrême droite Ordre nouveau qui avait déjà commencé à dire "halte à l’immigration !"… Le gouvernement a dissout les deux organisations, à raison dirait Henri, mais il a fallu qu’il se cache."

Romain Goupil, Alain Krivine et Henri Weber (de gauche à droite) extrait de "Mourir à trente ans"
Romain Goupil, Alain Krivine et Henri Weber (de gauche à droite) extrait de "Mourir à trente ans"
© AFP - Romain Goupil/ MK2

SD :  La crise de foi d'Henri Weber vous la faite finement comprendre dans ce documentaire, très ramassé, ce qui est précieux pour ma génération. On comprend que le trotskisme n’est pas voué à l’échec parce qu’il a des ennemis partout, mais simplement parce qu’il est faux. Cette rupture elle est douloureuse, vous en faites une rupture affective…

Patrick Rotman :  "Oui c’est une rupture affective. Henri a été très marqué par son passage dans une organisation sioniste laïque de gauche : l’Hashomer Hatzaïr, qui était une seconde famille. Tout au long de son activité politique il a essayé de reconstituer cette fraternité. Donc rompre avec ça c’était compliqué, c’était quitter des amis pour la vie…Henri a mis beaucoup de temps à sortir du cercle du gauchisme, en partie à cause de ces liens affectifs, comme ceux qui le liait à Alain Krivine... »

Fabienne Servan-Schreiber : "Oui en même temps Alain Krivine (LCR)  et Henri sont restés amis… Henri n’était pas du tout sectaire."

Patrick Rotman : "Henri Weber a été l’un des leaders de la révolte de 1968.  Son cas est emblématique car il n’est pas le seul dans ce cas. Des centaines de milliers de personne ont suivi ce parcours de l’impasse du gauchisme et en réinvestissant son savoir-faire politique dans le réformisme ou la sociale démocratie. Mais ce qui est intéressant il me semble  dans le film, c’est comment il autoanalyse son action. Et comment il évolue. Henri Weber était un polémiste redoutable, il avait le sens de la formule et il mettait autant de conviction à défendre (ses causes de jeunesse) que le social libéralisme et l’idée européenne dans lequel il a investi beaucoup de temps et d’enthousiasme.

SD : Il  a retrouvé dans le projet européen l’internationalisme de sa prime jeunesse. Au parti socialiste, il choisit, lui le fils du peuple, Laurent Fabius, un bourgeois… 

Fabienne Servan-Schreiber : "Je ne pense pas qu’on puisse réduire Laurent  Fabius à cette étiquette de bourgeois… Henri a vu en lui un homme d’Etat qui avait une immense culture et pratique politique,  ils ont échangé beaucoup de choses et noué une vraie amitié."

SD : Conseiller municipal à Dieppe, sénateur de la Seine-Maritime puis élu européen… Finalement il est passé de la révolte à l’institution ?

Patrick Rotman : "Il a passé plus de temps à militer au Parti Socialiste que dans le Gauchisme… l’Europe a été son dernier grand combat. Il a beaucoup écrit sur ce sujet." 

SD : J’ai laissé de côté les moments intimes, les drames familiaux et le grand amour qu’il portait à son épouse, racontés avec beaucoup de finesse dans ce documentaire, à découvrir sur Fr5  dimanche à 22h45.