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Que racontent les commentaires des lecteurs du Monde ? ©Getty - Cavan Images
Que racontent les commentaires des lecteurs du Monde ? ©Getty - Cavan Images
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Résumé

Les deux sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre décortiquent leur enquête sur les commentaires de l’actualité sur le Web, et en particulier ceux publiés sur LeMonde.fr.

avec :

Arnaud Esquerre (Sociologue, chargé de recherches au CNRS), Luc Boltanski.

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Paroles de modérateurs qui lisent, trient, masquent et suppriment les messages haineux ou insultants postés sous les articles.

Deux sociologues de renom ont décidé de s’intéresser à cette production textuelle mal aimée. Ils ont décortiqué 120 000 messages rédigés par les abonnés du « Monde » sur le site du journal en septembre et octobre.

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Pourquoi mal aimée ?

Parce que d’aucuns verrait dans ces contributions au pire, un dépotoir, au mieux, des propos de comptoir. D’autres vous diraient que l’anonymat des contributeurs nourrit un soupçon permanent sur leur intention et fausse la nature même de l’enquête sociologique.

Les sociologues s’y sont attelés, pourtant, et dans les mots choisis par les lecteurs, ils ont décelé de quoi définir des notions cruciales :

  • Qu’est-ce que l’actualité ?
  • Qu’est-ce qu’un  événement ?
  • Qu’est-ce qu’une génération ?
  • A quoi ça sert de parler politique ?
  • Les Français aiment-ils vraiment le débat ?

On ne dirait pas, comme ça. Mais vos commentaires ont donné matière aux universitaires.

Extraits de l'entretien

Pourquoi analyser les commentaires du site Le Monde ?

Arnaud Esquerre répond : « On voulait comparer les commentaires laissés sous les articles du journal Le Monde, avec un travail antérieur de Luc Boltanski dans les années 1980 sur le courrier des lecteurs du journal. On avait à notre disposition un élément de comparaison temporelle. Ce qui manque souvent dans les analyses sur les réseaux sociaux, qui sont souvent sans perspective historique. »

Qu’est-ce qui change ?

Il y a quarante ans, les commentaires étaient signés. Luc Boltanski précise : « Les premières lettres étaient signées, et centrées sur le nom puisque les 300 lettres que j’avais étudiées étaient écrites par des gens qui se considéraient comme victimes d'une injustice. Et donc souvent le problème était précisément de faire valoir la défense d'une personne… Avec son nom.

Par ailleurs, à cette époque-là, la lettre était le moyen normal de s’adresser à un journal. Certaines étaient à la main, d’autres gribouillés, ou à la machine, etc.

Aujourd'hui, dans le courrier adressé au Monde, il subsiste des lettres. Mais elles émanent de personnes laissées de côté par la barrière numérique. »

Quel vocabulaire dans les com’ du Monde ?

Un vocabulaire plutôt soigné pas représentatif des commentaires habituels sur le web. Les lecteurs du Monde utilisent un langage plutôt policé. Seulement six commentaires sur 116 000 contiennent le mot « enc… ». Luc Boltanski explique : « Les lecteurs qui s’adressent au Monde veulent se différencier d'Internet, des médias, des sites et veulent donc montrer qu'ils sont « des gens comme il faut ». Il s’agit en majorité d'hommes et de femmes exerçant des professions universitaires, ou sont médecins ou avocats. Ils sont souvent issus de la classe moyenne intellectuelle. »

Une nouvelle censure ?

Une nouvelle censure : la censure marchande. Pour Arnaud Esquerre : « Une partie des commentaires est supprimée. La censure d'Etat avait cours jusque dans les années 1960. Elle s’appliquait au cinéma, ou à la littérature et concernait parfois la religion, était une condamnation morale. Elle avait disparu. Mais elle revient par les modératrices et les modérateurs. Elle est exercée par des entreprises commerciales pour le compte d'éditeurs prestataires. Par ailleurs, la modération butte sur l’ironie. Les algorithmes ne peuvent pas le faire. Il faut que ce soient des personnes humaines parce que l'usage linguistique est tellement sophistiqué et savant. »

Les faits et leur interprétation

La principale critique d'un lecteur du Monde face au contenu du journal n’est pas les faits. Ils ont conscience de lire un journal de référence. Mais c'est leur interprétation qui diverge. Luc Boltanski a remarqué que : « Les interprétations sont libres et portent sur le passé : sur la causalité d’un fait ou sur le futur, c'est-à-dire sur ses conséquences, donc sur ce qu'on ne connaît pas. »

Une lecture générationnelle ?

Antoine Esquerre note que : « Vous pouvez avoir des personnes nées dans la même décennie, mais elles peuvent ne rien partager de commun. Il faut donc envisager la génération non plus sous l'angle démographique, mais par rapport aux événements qui ont été vécus. Cette question de générations est un facteur important dans les raisons pour lesquelles les interprétations des conflits peuvent diverger. » Luc Boltanski donne un exemple : « Si vous prenez la génération qui a vécu les conflits politiques liés à la décolonisation aujourd'hui confrontée au terrorisme, sa mémoire politique est en conflit avec elle-même. »

La suite est à écouter...

Références

L'équipe

Sonia Devillers
Sonia Devillers
Sonia Devillers
Production
Redwane Telha
Collaboration
Anne-Cécile Perrin
Collaboration
Anna Finot
Stagiaire