Delphine Ernotte
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Delphine Ernotte ©Getty
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Résumé

Delphine Ernotte, présidente de l'Union Européenne de Radio-télévision (UER), et également du groupe France Télévisions, est l'invitée de Sonia Devillers.

avec :

Delphine Ernotte (Présidente de France Télévisions).

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On dit qu’en chantant le matin sous sa douche, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, rêve de nous voir remporter le concours de l’Eurovision. Elle vient de prendre la tête de l’UER, l’Union Européenne de Radio-Télévision, qui réunit les chaînes publiques de 56 pays, bien au-delà des frontières de l’Europe politique. 

Cette alliance organise le fameux concours de chanson mais pas que. Elle entend défendre les services publics et le pluralisme de leurs voix face aux géants du numérique qui écrasent le marché de l’image et de l’information. Face aussi à ce que la très optimiste constitution de l’Union européenne n’avait pas vu venir. Ces démocraties qui, à l’Est, musèlent leurs médias comme des régimes autoritaires et voudraient faire de leurs radios et télé publiques des instruments de propagande.    

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Extrait de l'entretien :

Sonia Devillers : Vous avez récemment pris votre plume en exhortant les parlementaires tchèques à préserver l’indépendance de leur télévision nationale, qu’est-ce qui se passe ? 

Delphine Ernotte : 

Je voudrais lancer un message d’alerte sur l’indépendance des médias publics en Europe. Cette indépendance, c’est un marqueur fort de la démocratie. On sait qu’en Hongrie, en Slovénie, il y a des pressions exercées sur les journalistes, et souvent des journalistes femmes qui subissent des intimidations…

"Nous en France, on a cette chance de travailler dans des médias publics totalement indépendants, mais ce n’est pas le cas partout en Europe. Plus récemment, mon collègue Petr Dvořák de la télévision tchèque, a été mis sur la sellette car il va y avoir des élections législatives en octobre et le pouvoir en place cherche à prendre la main par tous les moyens sur la télévision publique. Avec mes collègues de l’Union des TV publiques (France TV, la BBC et les télévisions publiques allemande, suédoise et italienne), nous avons signé une tribune commune dans l’espoir que cette alerte soit entendue. 

Une démocratie qui va bien, c’est forcément un média public indépendant.

SD : L’UER (l'Union Européenne de Radio-Télévision) a tenu à rappeler la différence entre ce qu’on appelle un média d’Etat et un média public… il y a beaucoup de confusion sur ce sujet, une confusion que certains entretiennent à dessein.

D. Ernotte : "La différence c’est l’indépendance, personne ne vient relire votre conducteur pour censurer tel ou tel sujet ou exercer une pression… c’est très précieux, c’est ce qui garantit la confiance que les concitoyens peuvent avoir dans leurs médias publics, radio et TV."

Sonia Devillers : Ca veut dire quoi ? Qu’un média d’Etat dépend en droite ligne de Moscou, Pékin ou n’importe quelle capitale de tendance autoritaire… et qu’un média public est financé de manière fléchée pour garantir son indépendance ?

Delphine Ernotte : "Un média indépendant est un média dont le financement ne dépend pas du pouvoir politique du moment. C’est le cas en France via la redevance et dans beaucoup de pays européens. L’indépendance du financement et celle des rédactions vis-à-vis des divers régimes politiques, c'est essentiel."

SD : Vous avez cité la Hongrie, la Slovénie, on peut pointer aussi la Slovaquie et la Pologne où il se passe des choses extrêmement graves et alarmantes. Evidemment, la possible victoire du Rassemblement national en France en 2022 n’est plus un tabou pour les sondeurs, ce qui peut nous interroger sur la manière dont les médias publics seraient garantis, si la nature du système politique changeait…

D. Ernotte : "Ce qui est important c’est de rappeler que, quels que soient les résultats des élections, on a besoin de médias publics indépendants et de pluralisme dans l’information. Toutes les opinions, dans la mesure où elles respectent nos principes démocratiques et la loi, sont bonnes à entendre. Le fait d’avoir plusieurs radios, télévisions et journaux indépendants est la garantie pour nos citoyens de pouvoir se forger leur propre opinion en toute liberté." 

SD : Est-ce que vous regrettez que l’Union Européenne n’ait pas de dispositifs légaux, ni de sanctions possibles pour imposer la liberté de la presse dans ses pays membres ?  

Delphine Ernotte : "Je constate tout de même que la Commission Européenne a opéré un changement de posture extrêmement important. Là où les médias locaux étaient un peu menacés par les médias globaux comme les réseaux sociaux ou les grandes plateformes (Netflix et Disney), cette prise de conscience s’est faite. 

Sur la table du Parlement Européen arrivent des textes et une future réglementation pour faire en sorte que ce qui est illégal dans la cité soit aussi illégal sur les réseaux sociaux ou dans les médias. Le but ultime étant d’avoir une vie numérique aussi démocratique que la vie réelle. 

S.D : Cela dépasse de loin l’intérêt des seuls services publics, pays par pays, cela signifie qu'il faut unir les intérêts des médias publics et privés. Au fond, France TV a les mêmes enjeux que TF1 ou M6 face à des géants tels que Google, propriétaire de Youtube ou que Facebook, propriétaire d’Instagram…

D. Ernotte : "Dans cette situation, l’alliance est la seule réponse intelligente. Je discute beaucoup aussi avec des médias privés, avec des producteurs, avec des associations d’auteurs, parce que, c’est tous ensemble que l’on arrivera à préserver ce qui fait notre richesse, notre diversité d’Histoires et de points de vue en Europe."

SD: Vous voudriez créer un syndicat des médias français en Europe ?

Delphine Ernotte : "Pas français mais européen oui."

Face à des géants américains ou chinois, nous sommes un peu petits pour lutter isolément. Nous allons créer un marché européen des séries.

Je crois à la construction d’un audiovisuel européen, non pas à une seule chaine européenne, mais à l’alliance, au soutien entre les médias publics. Très concrètement, je me suis attachée à des co-productions européennes entre la ZDF (Allemagne) et la Raï (Italie) et vous verrez  prochainement sur nos antennes le produit de ces coproductions, soit trois séries : l’une sur Léonardo da Vinci, une adaptation de Germinal de Zola et une série adaptée du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne. Trois séries de prestige initiées par un pays mais accessibles aux autres pays.

SD : Concrètement cela signifie quoi ? Vous cherchez une alternative au système actuel de TF1 qui n’a aucun complexe à produire "Le bazar de la charité" en sollicitant l’appui de Netflix... 

Delphine Ernotte : "Mon principe, c’est de mettre à l’antenne des séries qui nous ressemblent, qui soient le reflet de nos cultures et qui nous laissent la possibilité de les exposer gratuitement. Je ne suis pas du tout opposée à des accords avec Netflix, Disney, Amazone. En revanche, je veux que notre rôle d’initiateur et financeur de ces séries soient respectées et qu’il y ait une possibilité d’accéder à ces séries de manière totalement gratuite."

SD : Vous voudriez élargir la possibilité de cofinancer à l’ensemble des 26 pays ?

Delphine Ernotte : "Absolument ! Vous savez face à des géants mondiaux, il faut construire notre assise dans les Etats-Unis d’Europe de manière à exporter nos fictions ailleurs dans le monde. "

SD : L’idée, c’est que tous ces pays cofinanceraient et diffuseraient ces séries avant que celles-ci ne voient le jour sur Amazone etc. 

D. Ernotte : "Tout à fait. Ce qui n’exclut pas des accords avec les plateformes américaines pour les exposer ailleurs dans le monde, aux Etats-Unis, en Asie…"

SD : En même temps, admettez qu’en réalité on voit très peu de séries européennes sur nos antennes, on ne voient pas de séries allemandes, grecques, italiennes à la TV française. 

D. Ernotte : "Ce n’est pas parce qu’une série est européenne qu’elle voyage forcément bien. Il s’agit là de séries à la fois très ancrées et portées par une dimension universelle. L’exemple-type, c’est la série anglaise The CrownLeonardo c’est le cas aussi. Cela suppose de penser ces séries de manière à ce qu’elle rayonne plus largement.

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