La liberté d'expression est indissociable du débat
La liberté d'expression est indissociable du débat
vidéo
La liberté d'expression est indissociable du débat ©Getty - Fanatic Studio/Gary Waters/SCIENCE PHOTO LIBRARY
Publicité
Résumé

Dans son dernier essai, "Sauver la liberté d’expression" (Albin Michel), la philosophe Monique Canto-Sperber retrace l'histoire de ce droit fondamental, et dit son inquiétude face aux dangers qui la menacent.

avec :

Monique Canto-Sperber (Philosophe, directrice de recherche au CNRS, ancienne directrice de l’ENS et ancienne présidente de l'université Paris sciences et lettres (PSL), auteure de plusieurs ouvrages de philosophie antique et philosophie morale contemporaine).

En savoir plus

J’ai été surprise par le livre de Monique Canto-Sperber, « Il faut sauver la liberté d’expression », car il ne constitue ni le tract, ni le manifeste, ni même le pamphlet que j’attendais, mais un travail universitaire très fouillé, dépliant une pensée complexe. Ce texte porte en germe une contradiction propre à la liberté d’expression de nos jours : grand déballage enthousiasmant, rampe d’émancipation par la parole, et terrain miné par la précaution et le conflit. Monique Canto-Sperber épouse tour à tour les postures, exhume leur genèse, analyse leurs victoires, les points de bascule de l’Histoire, mais aussi les limites, les dérives et l’urgence à laquelle nous sommes  confrontés si nous voulons pouvoir continuer à nous exprimer. Un livre dense, pourtant facile à lire, qui alterne entre corpus théorique de haute volée, et sketch d’humoriste, buzz en tous genre, séquences de télé et traitement de l’actualité.

Extraits de l'entretien :

Sonia Devillers : "A ceux qui diront On ne peut plus rien dire, vous répondez c’est faux ! Tout le monde et toutes les opinions peuvent se faire entendre, la haine et la violence verbale prolifèrent même sans contrainte… A ceux qui diront On peut tout dire, vous répondez c’est faux aussi,  chaque point de vue est menacé par des individus qui ont un porte-voix,  par des groupes, des communautés qui s’estiment attaquées, blessées, lésées…et qui lèvent le bouclier. Vous présentez la liberté d’expression entre le marteau et l’enclume, c’est ça ?

Publicité

Monique Canto-Sperber : "Oui c’est tout à fait cela, il suffit de se mettre à son ordinateur, on peut donner son avis sur tout sur les Réseaux sociaux. Le problème de la liberté d’expression ce n’est pas simplement de parler mais d’échanger, de confronter ses opinions et de débattre…

La liberté d’expression est sauve lorsqu’il y a possibilité de débat.

Certains disent "on ne peut plus rien dire", ce qui semble sous-entendre "on voudrait être les seuls à parler" comme autrefois… Et d’un autre côté il y a une certaine forme de censure sous l’influence de comités de vigilance qui estiment pouvoir définir ce qui peut être dit et ce qui doit être tu dans la parole publique. Mais l’un comme l’autre apprécient peu le débat.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

SD : Qu’est-ce que vous appelez le mal fait à la dignité ?

Monique Canto-Sperber : "Ceux qui voudraient légiférer sur la parole publique en estimant que certains mots, certaines manières de parler, certains accords grammaticaux ne doivent plus se faire sont mus par plusieurs intentions, d’abord effacer du langage commun tout ce qu’ils estiment être la trace d’une domination passée, on le voit sur l’usage du féminin ou le bannissement de certains mots à connotation raciste comme "nigger" dans le contexte américain, ce qui-là semble tout à fait légitime.  Le problème, c’est que si l’on fait en sorte que le langage traduise les valeurs d’un groupe, il ne peut plus servir de médium à l’expression de la contradiction. 

SD: "On a l’impression que vous décrivez un balancier propre aux réseaux sociaux, on peut à la fois tout dire mais ne rien dire…  Vous allez par exemple fouiller le quotidien des universités américaines que vous fréquentez et vous dites : "les universités se sont transformées en incubateur d’un ensemble de revendications qui cherchent aujourd’hui à souligner les différences entre les étudiants plutôt qu’à les dépasser… C’est tout un idéal universitaire qui s’effondre. "

Monique  Canto Sperber :  "Le monde universitaire c’est le monde de l’émancipation, c’est un monde ou l’on ne tient plus compte des origines sociales ou ethniques, c’est le monde où ce qui fait la communauté c’est l’adhésion à un idéal commun de libre parole, de débat de rationalité. Tout le monde peut entrer ici et y défendre toutes sortes d’idées à condition de l’argumenter et d’accepter la contradiction, c’est la règle d’or de l’université. Elle a été, incontestablement un extraordinaire facteur d’émancipation et de démocratisation dans tous les pays développés. Mais ce bel idéal à partir des années 90 a été questionné et en partie légitimement. Car les rapports de force, en dépit de cet idéal, persistaient pour les étudiants issus de milieux sociaux faibles ou de minorités ethniques, il ne faut pas avoir non plus une vision angélique de la société. Il y a eu un malaise avec la prise de conscience pour certains de leur invisibilité. On joue le jeu mais on n’existe pas… d’où une revendication légitime mais qui est devenue excessive.

SD : "Vous dîtes « c’est une nouvelle forme de stratégie où le faible met en avant sa faiblesse pour lier les mains au fort… » pour le museler ?

MCS : "En tous cas cela s’est traduit dans certains cas par une demande de reconnaissance et par un soupçon généralisé… quand on en arrive là,  il n’y a plus de dialogue commun, on ne peut plus entreprendre ensemble des projets ou même débattre…

SD :  "Il y a tout un pan de la population qui ne se voit pas incarné sur les écrans de télé depuis des décennies et qui, en plus, a dû encaisser des blagounettes sur les "bicots", les "bamboulas", les juifs obsédés par l’argent ou les bonnes femmes mégères… un jour sur les Réseaux sociaux ces gens-là on pu dire, "ça fait mal et ça suffit !" N’est-ce pas tout à fait salutaire ? "

MCS : "Mais tout à fait !"

La parole fait mal, elle peut humilier et même tuer au sens où elle exclue.

"Quand vous lancez une injure raciale ou quand vous dîtes à quelqu’un, avec un nom pareil vous n’avez rien à faire ici, vous le disqualifiez de manière très violente. La manière dont la justice et tous ceux qui s’intéressent à la parole publique sont intervenus sur cette question, c’est d’essayer de définir quel est le critère précis qui fait que c’est tolérable ou pas. Mais c’est extrêmement complexe à définir. Dans la tradition libérale dont je me réclame, le critère c’est le tort fait à autrui. C’est la grande formule de John Stuart Mill :

Toute parole peut être prononcée à condition que cela ne fasse pas de tort objectif à autrui.

Mais c’est encore beaucoup trop abstrait… il y a des usages de la parole extrêmement nocifs qui ne sont pas couverts par ce critère. J’ai proposé d’y ajouter deux critères : d’une part, la prise en compte de la capacité qu’a la parole de faire évoluer les normes communes, on peut prendre l’exemple de ces jeux télévisés ou émissions qui étaient hier diffusés de manière anodine et qui nous sont aujourd’hui insupportable… Mais l’inverse est aussi vrai, il suffit de se rappeler ce qui s’est passé en Allemagne nazie ou au Rwanda en 1994 où l’on a observé que des propos extrêmement blessants avaient fini par être totalement banalisés. L’autre élément c’est le pouvoir qu’à la parole d’exclure certaines personnes de la discussion.

SD : Faut-il donner la parole à tout le monde au nom du pluralisme ? Faut-il banaliser une parole d’extrême droite, comme c’est le cas dans les talk-show chez Cyril Hanouna… est-ce que la liberté d’expression en sort gagnante ou pas ?

MCS : "La liberté d’expression est toujours gagnante quand elle sert à rendre vivante les opinions en débat. En revanche il faut distinguer la diffusion d’opinions clairement délictueuses (racistes, antisémites…) des autres. Toutes les opinions peuvent circuler à partir du moment où elles restent dans les limites de ce que la loi permet. A ceux qui sont en face de contester, de réfuter et d’argumenter. "

La suite à écouter...

Références

L'équipe

Sonia Devillers
Sonia Devillers
Sonia Devillers
Production
Sonia Devillers
Sonia Devillers