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Découvrez une légende indienne ©Getty - Morten Falch Sortland
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Résumé

Isabelle Sorente se transforme en conteuse, pour une série de chroniques mêlant contes, légendes et mythes cruels des autres coins du monde. La première histoire cruelle sera une légende indienne...

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C’est l’histoire du prince Eklavya, qui voulait devenir le plus grand archer du monde. Il alla donc voir un maître réputé, Drona, et demanda à devenir son élève. Je précise que Eklavya n’était pas un prince de sang, c’était un jeune homme à la peau sombre, le fils d’un chef de tribu qui vivait en pleine forêt. Drona, le vieux maître, le grand archer refuse d’instruire le jeune homme parce qu’il a déjà choisi son élève officiel, et ce sera Arjuna, le célèbre prince du Mahabarata, celui que Dieu lui-même guidera sur le champ de bataille dans les dix-huit chants de la Bhagavad Gita.

Donc, Eklavya, l’homme des bois, repart chez lui le cœur brisé, car le maître a refusé de lui apprendre à tirer à l’arc. Alors que va-t-il faire ? Il va fabriquer une statuette d’argile à l’effigie du maître et va demander à cette statuette de lui apprendre tout ce que le maître sait. Et la statuette prend vie, sous le désir ardent du jeune homme, et ça marche. Bientôt, Eklavya devient le meilleur archer du royaume. Sauf qu’il a volé la connaissance, il a dérobé le savoir du maître - comme Prométhée qui vola le feu pour le porter aux hommes, comme Adam et Eve qui mangèrent le fruit interdit. On se doute que ça va mal finir. 

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Eklavya est en train de devenir le plus grand archer du royaume. Au point qu’un jour, alors qu’il s’entraîne dans la forêt, il croise un grand chien noir qui n’arrête pas d’aboyer, et ça le soûle, Eklavya, alors il lui tire sept flèches dans la gueule sans le blesser, sans faire couler une goutte de sang, juste pour le faire taire. Le chien en reste la bouche ouverte, c’est le cas de le dire. Manque de chance, Drona, le maître, passe par là, il voit le chien tout piteux avec sa gueule ouverte et comprend tout de suite que celui qui a fait ça est un tireur exceptionnel. Il remonte le chemin qui mène à la maison d’Eklavya. Dès que le jeune homme des bois aperçoit le vieux maître, il se jette à ses pieds. Le maître Dona le félicite, mais lui dit qu’à présent, comme avec tous ses élèves, il va lui demander un paiement pour son enseignement. Et il demande à Eklavya de se couper le pouce, ce qui suppose bien sûr qu’il ne pourra plus jamais se servir d’un arc.

Je vous rassure tout de suite, après s’être coupé le doigt, Eklavya restera un archer exceptionnel – mais plus jamais le premier, plus jamais le meilleur. Il finira par inventer un arc différent, un arc moderne adapté à son handicap, un peu comme Ada dans la leçon de piano qui continue à jouer avec ses doigts d’argent.

Quelle morale pour cette cruelle histoire ? 

Qui vole la connaissance doit en payer le prix, disons que c’est une morale prométhéenne. Je me suis demandée à quel moment, finalement, est-ce que nous nous comportons comme Eklavya ? A quel moment est-ce qu’on dérobe un savoir sacré, à quel moment on demande à une figure d’argile de nous donner ce que nous prenons de force à l’original ? Hé bien, je crois qu’avec les animaux, on fait ça tout le temps. On imite le vol des oiseaux, la rapidité des pumas, la solidité des toiles d’araignée, les étirements des chats et pendant ce temps, toutes ces bêtes crèvent dans des forêts qui brûlent. Mieux vaut donc reconnaître que les animaux sont aussi nos enseignants et nos inspirations, que leur savoir est précieux, avant que le dérèglement climatique soit le maître sans pitié qui nous demande d’en payer le prix.

Références

L'équipe

Isabelle Sorente
Production