"Je ne suis pas joyeuse, je suis désespérée" : le bonheur n'est-il le résultat que d'immenses efforts ?
"Je ne suis pas joyeuse, je suis désespérée" : le bonheur n'est-il le résultat que d'immenses efforts ? ©Getty - Iuliia Isaieva
"Je ne suis pas joyeuse, je suis désespérée" : le bonheur n'est-il le résultat que d'immenses efforts ? ©Getty - Iuliia Isaieva
"Je ne suis pas joyeuse, je suis désespérée" : le bonheur n'est-il le résultat que d'immenses efforts ? ©Getty - Iuliia Isaieva
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A propos de notre sujet de cette semaine ? "Nous nous demanderons si quelqu’un qui danse est joyeux ou désespéré. Nous nous demanderons aussi si le bien-être est un état naturel ou le fruit de nos efforts. Et dans ce cas, lesquels ?"

En ce début d’automne, nous faisons une randonnée itinérante, comme tous les ans, avec une vingtaine d’amis. Un soir, dans le petit hôtel d’étape qui nous héberge, un accordéoniste est au bar. Joyeux comme des marcheurs qui ont traversé de beaux endroits, nous commençons à chanter ; et puis, joyeux comme des marcheurs qui ont bu une ou deux bières, nous commençons à danser.

L’une d’entre nous, habituellement austère et réservée, danse aussi, de bon coeur. Ça me fait plaisir, et durant le repas qui suit, je lui fais la remarque : "Dis donc, c’était super de te voir toute joyeuse comme ça". Et elle de me répondre : "je n’étais pas joyeuse, j’étais désespérée !"

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Au début, ça me fait sourire : elle est décidément incorrigible, avec sa manie, ou sa pudeur, de ne jamais admettre qu’elle puisse être heureuse ou légère. Puis, sa remarque me fait réfléchir.

Et si, finalement, elle avait raison ? Si derrière toute joie se cachait de la tristesse, si tous nos bonheurs n’étaient qu’un moyen de lutter contre nos malheurs, si le goût de la vie servait à masquer celui de la mort ?

Bien sûr, ce n’est pas vrai pour tout le monde. Et chez certains humains, il y a une grande robustesse du bonheur, un véritable élan vital qui les parcourt de l’intérieur, sans effort. Ça existe bel et bien, des veinards comme Montesquieu , qui écrivait dans son journal : "Je m’éveille le matin avec une joie secrète ; je vois la lumière avec une espèce de ravissement ; et tout le reste du jour je suis content".

Nana Mouskouri : "C’est bon la vie"

"Doucement, me bouscule pas
Laisse-moi prolonger l'aube
Et chanter n'importe quoi
Vive la vie, que c'est bon la vie

La la la la la la la, c'est bon la vie
La la la la la la la, c'est bon la vie.

Allô taxi, la route est longue
Fais le plein pour le tour du monde
Tu vas voir comme c'est joli
Doum dou bi, c'est bon la vie…"

Oui, il y a des veinards chez qui le goût de la vie est là, livré de série, comme tombé du ciel…

Mais chez d’autres, les plus nombreux peut-être, il y aura des efforts à conduire, face à l’évidence de ce qu’est une vie humaine : on naît, on souffre, on vieillit, et puis on meurt.

Chacun réagit comme il peut : certains vont se noyer dans cette vision sombre, se sentir régulièrement submergés par l’irrémédiable, la déprime, les angoisses et l’intranquillité. D’autres vont essayer d’oublier, de tourner le dos à leur condition de pauvres mortels fragiles, en courant après tous les plaisirs qui passent.

Mais pourquoi se résoudre à la morosité ou se contenter de la superficialité ? Pourquoi ne pas choisir la voie du milieu : la voie des efforts, vers un bonheur lucide.

Ces efforts sont simples : bouger son corps, manger fruits et légumes, intéresser son esprit à autre chose qu’à soi, apprendre, nourrir des liens, donner, recevoir : vivre, quoi ! Et parfois même danser ! Puis réfléchir, réfléchir encore, et quand réfléchir fait trop mal, se remettre à danser…

Le philosophe Clément Rosset, soulignant les liens entre joie et tristesse, écrivait ceci : "La joie réelle n’est autre qu’une vision lucide, mais assumée, de la condition humaine ; la tristesse en est la même vision, mais consternée". Et il conclut : "La joie est ainsi ce que Spinoza pourrait appeler un mode actif de la tristesse…"

Voilà : pour prévenir la dépression, puisque c’est notre sujet du jour, rien de mieux que le bonheur donc, mais un bonheur actif, qui se construit ; et lucide, qui ne nie pas l’évidence du malheur, mais reconnait aussi la nécessité de forces pour le traverser et lui survivre.

C’est parce que la vie est dure que nous avons besoin de la douceur du bonheur. Et c’est parce qu’elle est parfois désespérante que nous avons besoin de danser. Comme l’amie dont je vous parlais au début de ma chronique…

L'équipe

Christophe André
Christophe André