Armez vos enfants contre vous-mêmes, offrez-leur Mafalda

Quino en train de dessiner Mafalda
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Quino en train de dessiner Mafalda ©AFP - MARCELLO MENCARINI / Leemage
Quino en train de dessiner Mafalda ©AFP - MARCELLO MENCARINI / Leemage
Quino en train de dessiner Mafalda ©AFP - MARCELLO MENCARINI / Leemage
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Mafalda offre l'image d'une petite fille sage : carré bien coupé, frange et nœud dans les cheveux, socquettes dans des petites chaussures vernies, mais ce serait faire fi d'un cheveu un poil hirsute et de sa capacité à aider les petits et les grands de 2022 à accueillir leurs angoisses.

La semaine dernière, Juliette Arnaud évoquait Mafalda

Parmi tous les comic strips contenus dans cet album qui vient de sortir, "Féminin singulier", il y en a un qui m'assomme plus qu'ils ne me fait rire.

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La première case, c'est Mafalda, qui fait des pâtés de sable à la plage. La deuxième case, elle s'applique à dessiner sur chaque pâté un visage avec un bâton, donc deux trous pour les yeux, une encoche pour le nez, un demi cercle pour que chaque pâté rayonne d'un grand sourire. Troisième et dernière case, la maman de Mafalda, en maillot de bain également, rentre dans la case et demande à sa fille ce qu'elle fait. Et c'est vrai que moi aussi, j'avais envie de demander à Mafalda quel était son projet, vu qu'elle est allongée sur le dos au milieu des pâtés, visage souriant. Et Mafalda peinarde, de répondre : "Rien. Je voulais savoir ce qu'on ressent quand on est une fille sexy".

Je ris, je m'étrangle un peu. Parce que je suis assommée par la capacité de Quino à piger une petite fille de son temps, les années 1960 - et tous les miens, finalement, des années 1970 à 2020.

Assommée aussi par le pragmatisme de Mafalda : la môme se pose une question, non seulement elle trouve la réponse, mais également une solution. Et en général, la solution met les adultes mal à l'aise.

Tant pis pour les adultes.

Bien fait pour les adultes, ils n'avaient qu'à lui fournir une réponse convenable.

Mafalda trimballe avec elle une inquiétude perpétuelle. Le monde en général l'inquiète. La guerre, la domination des femmes, notamment les inégalités, la pauvreté, ça vous rappelle un truc ?

Et comme la jeunesse d'aujourd'hui, Mafalda dit aux adultes "How dare you ?!"

Petite, la vérité c'est que l'inquiétude de Mafalda m'inquiétait. Alors oui, elle me rappelait certes mon cher petit Nicolas pour le rire. Et puis Snoopy, avec son goût pour les réflexions métaphysiques, interroger le ciel et lui demander des comptes. Mais les angoisses des années 1960 en Argentine, faisaient écho aux miennes - moi qui suis une enfant des années de plomb qui n'en finissaient pas de sévir. Et puis allez maintenant, je peux bien le dire, il y a prescription : ce que j'aimais le plus chez Mafalda, c'était sa perfidie, sa cruauté, notamment avec sa maman. Sa pauvre maman.

Mafalda veut être présidente quand elle sera grande. Ou interprète à l'ONU au pire, pour contribuer à la paix dans le monde. Et elle fera un peu de judo, au cas où.

Oui, Mafalda, comme susmentionné, est pragmatique.

Tandis que la maman de Mafalda, elle, elle a arrêté ses études pour s'occuper d'elle et faire le difficile métier de femme au foyer, dans un foyer de la classe moyenne où on court un peu après le fric.

Mafalda, que Quino avait dessinée au départ pour être la mascotte d'une campagne publicitaire d'électroménager (qui n'a pas existé, heureusement, parce que quoi de mieux qu'une femme pour faire le ménage ?), Mafalda est dépitée par sa mère et s'emploie, à intervalles réguliers, à le lui rappeler.

Genre, elle voit sa mère en plein ménage. La pauvre maman fait de la peine :  elle est épuisée, elle sue et elle a les cheveux droits sur la tête. Et Mafalda arrive et lui balance innocemment - car les enfants sont innocents, c'est bien connu :

Maman, qu'est-ce que tu aimerais faire si tu vivais ?

Ou encore Mafalda joue avec sa meilleure copine, Suzanita, celle qui ne rêve que de mariage et de roman photo. Alors, les deux gamines sont déguisés en madame et la maman de Mafalda les écoute de loin, d'une oreille un peu attendrie.

Suzanita dit "On jouerait à être deux dames, comme ta mère et la mienne".

À lire aussi : Qui est Mafalda ?

Mafalda fait : "OK. Qui dit la première imbécillité ?"

Tête de la mère et fin du conte sur l'innocence crétine des enfants.

Et ça, voyez vous, c'est super en vrai. Parce que la perfidie, c'est un moyen de défense quand on est petit et qu'on prétend qu'il va falloir vivre dans le monde dans lequel nos parents chéris et aimants ont jugé utile de nous pondre.

Alors armez vos enfants contre vous-mêmes, offrez-leur Mafalda.