Un "toadfish" (Poisson crapeau) ©Getty
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Résumé

Jérôme Sueur, du Muséum national d'Histoire naturelle, nous propose aujourd'hui d'écouter les poissons !

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Quel est ce drôle de son ?

Je vous ai beaucoup parlé d'oiseaux, d'insectes, de grenouilles, de mammifères mais jamais de poissons. Quelle erreur !

Vous venez d'entendre le grondement du poisson crapaud lusitanien (Halobatrachus didactylus) étudié dans l'estuaire du Tage par Clara Amorim de l'Université de Lisbonne.

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Les mâles trapus se cachent sous les rochers et, comme des oiseaux légers, annoncent qu'ils possèdent un élégant site de nidification.

Ces poissons produisent pas moins de cinq types de sons qu'ils émettent surtout à la saison des amours, de mai à juillet. Ils forment alors à marée haute des ensembles sonores où chaque individu prête attention aux sons de son voisin. 

Est-ce que le poisson crapaud est le seul à gronder comme cela ?

Non, loin de là. Il y a déjà le grondin, qui porte bien son nom, mais aussi, pour ne citer que les plus connus : les piranhas, les hippocampes, les harengs, les anguilles, les morues, les gobies, les poissons-chat ou les poissons clowns comme ce poisson clown mouffette (Amphiprion akallopisos) enregistré par Eric Parmentier de l'Université de Liège...

Eric Parmentier et ses collègues viennent d’ailleurs d'estimer qu'au minimum un tiers des poissons seraient sonores, défiant ainsi le monde du silence du commandant Cousteau.

Il suffit en fait de plonger son oreille à la bonne saison, plutôt au printemps et en été, au bon endroit, non loin des rochers, et à la bonne heure, plutôt le soir, pour entendre des poissons. 

En 1777, Henri-Louis Duhamel rapporte d'ailleurs dans son Traité général des pesches et histoire des poissons que les pêcheurs chassaient les maigres, un poisson aussi surnommé ”grogneur”, en collant leur oreille contre les bords de leur chaloupe.

Et comment font ces poissons pour grogner ?

Les poissons ne chantent pas vraiment car ils ne possèdent pas d'appareil vocal. Ils utilisent un grand nombre de techniques : claquements, percussions, expulsion d’air, frottements.

Figurez-vous que la plupart d'entre eux font vibrer leur vessie natatoire. La vessie natatoire est une sorte de ballast empli d’air qui leur permet de flotter. A l’aide de muscles qui couvrent la vessie natatoire ou qui y sont attachés, les poissons parviennent à la faire grincer en la percutant ou en la déformant. Ils agissent un peu comme des enfants qui tapent ou frottent leurs doigts sur des ballons de baudruche un jour d’anniversaire.

C'est le cas des poissons de l'atoll de Moorea dans l'océan Pacifique, dont voici trois exemples : le Baliste carène, la Demoiselle à queue blanche, et le poisson soldat violacé...

Dans ce récif corallien nagent plus de 80 espèces de poissons dont 55 grondent.

Frédéric Bertucci et ses collègues de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et de l'Université de Liège ont mis en évidence un étalement temporel des sons produits par ces poissons.

Les sons qui se ressemblent le plus se succèdent au cours du cycle jour/nuit évitant les méprises inter-spécifiques tandis que les sons bien différents peuvent être entendus au même créneau horaire. Les poissons semblent donc se partager l'espace sonore disponible évitant une certaine cacophonie sous-marine.

Alors, la prochaine fois que vous plongerez en Bretagne ou à Tahiti, gardez le masque, mordez fort le tuba, et ouvrez grandes les oreilles, ce sera encore mieux.

▶︎ Le son de la Terre, une chronique de Jérôme Sueur en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle

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Références

L'équipe

Jérôme Sueur
Production