Ensemble Alash, groupe de musique touvain ©Getty
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Résumé

Le son de la Terre de Jérôme Sueur en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle propose d'entendre des chants biphoniques.

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 La biphonation est le sujet de la Chronique "le son de la Terre "de Jérome Sueur en partenariat avec le  MNHN.

Mais qui donc a la voix qui déraille ?  Vous ne me croirez peut-être pas, tant cette voix est aiguë, mais il s'agit d'un des plus grands cervidés du monde dont les mâles peuvent dépasser 300 kg. Il s'agit du wapiti (Cervus canadensis), espèce très proche du cerf d'Europe mais habitant les hautes steppes d'Asie et les grandes plaines d'Amérique du Nord. Cette hauteur et ce sentiment de voix qui dévisse sont dus à un phénomène acoustique très particulier : la biphonation. Le wapiti parvient à produire deux sons concomitants : l'un grave et monotone, l'autre strident et modulé.

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Comment fait-il alors ? Ce n'est que très récemment qu'une équipe de chercheurs dirigée par David Reby de l'Université de Saint-Etienne a réussi à déchiffrer le brame déconcertant du wapiti. Le son grave était relativement facile à expliquer. Il est simplement dû à la vibration de longues cordes vocales. Le son aigu était bien plus difficile à comprendre. Quand le wapiti brame, il tend son cou et abaisse son larynx. Son palais mou ou velum est en même temps descendu, étiré et rigidifié. Il forme alors une sorte de biseau qui, traversé par un flux d'air, produit un sifflement un peu comme l'embouchure d'une flûte dans laquelle on souffle. Quand le wapiti brame, il hurle et siffle donc en même temps, réalisant un peu le rêve de tout supporter un samedi soir de compétition.

Mais, justement, est-ce que les humains savent produire deux sons en même temps ? La biphonation existe effectivement chez les humains mais c'est une technique vocale très rare. Les habitants de Tuva, une petite république russe à la frontière avec la Mongolie, sont réputés pour leurs  Les Touvains parviennent à chanter en même temps un son grave continu, le bourdon, et un son aigu modulé en fréquence, la mélodie, comme dans cet enregistrement issu de la recherche de Christopher Bergevin 

Comment font les Touvains ? Acoustiquement, la parole est un son constitué d'une fréquence grave due à la vibration des cordes vocales. Cette fréquence, dite fondamentale, se répète à des fréquences plus hautes, les harmoniques. La cavité pharyngienne ー c'est-à-dire la gorge, la bouche, les lèvres ー modifient ces harmoniques donnant plus d'énergie à certaines d'entre elles. Ce renforcement conduit à ce que l'on appelle des formants. Quand nous parlons ou chantons la fréquence fondamentale et les formants sont couplés, ils sont totalement dépendants. Quand les Touvains chantent, ils parviennent à modifier le volume, la forme et la rigidité de leur cavité pharyngienne notamment par des contractions musculaires et des mouvements de langues. Ces modifications permettent de contrôler les formants, de les faire bouger, de les fusionner tout en maintenant la fréquence fondamentale stable. Et ainsi naissent deux sons : le grave bourdon et la puissante mélodie harmonique. Ces chants entraient autrefois dans des rites chamaniques emprunts d'animisme. La musique des Touvains imite d’ailleurs les sons de la Terre : écoulement du vent dans les steppes, rafales d'eau des rivières mais aussi oiseaux, chevaux, et cervidae... et si le brame du wapiti se mêlait ainsi au chant des Touvains en un seul choeur chamanique... ?

Le son de la Terre, une chronique de Jérôme Sueur en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle.

Références