Comment relocaliser tout en décarbonant notre économie ?

Produits en rupture dans un magasin parisien, début décembre 2022
Produits en rupture dans un magasin parisien, début décembre 2022 ©AFP - Magali Cohen / Hans Lucas
Produits en rupture dans un magasin parisien, début décembre 2022 ©AFP - Magali Cohen / Hans Lucas
Produits en rupture dans un magasin parisien, début décembre 2022 ©AFP - Magali Cohen / Hans Lucas
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Face aux pénuries et aux ruptures d'approvisionnement, la question de la relocalisation se pose avec insistance aujourd’hui en France.

Avec
  • Jérôme Cuny Auteur de Relocaliser (Tana, 2022)
  • Anaïs Voy-Gillis Docteure en géographie, chercheuse associée à l’Institut d’Administration des Entreprises

Jérôme Cuny, scientifique de formation et multi-entrepreneur dans le développement durable, il est aujourd'hui chercheur, enseignant et consultant en redirection écologique.

Auteur du livre Relocaliser de la collection Fake or not paru le 13 octobre chez Tana Éditions, en collaboration avec Isabelle Brokman

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Anaïs Voy-Gillis, docteure en géographie et chercheuse associée au sein du CEREGE (Université de Poitiers - IAE de Poitiers). Ses travaux portent sur les enjeux et les déterminants de la réindustrialisation de la France. Elle est également directrice associée au sein du cabinet June Partners où elle conduit des missions de conseil opérationnel auprès de clients industriels.

En 2020, elle a co-écrit avec Olivier LluansiVers la renaissance industrielle aux Editions Marie B.

Eléonore Blondeau, New Projects Manager ETERNITY Systems et Co-fondatrice & Présidente du Collectif Startups Industrielles France.

Faire face aux nouvelles pénuries

Qui aurait pu imaginer un jour que les rayons de nos magasins allaient manquer de moutarde, d'huile de tournesol ou de paracétamol ? Que les imprimeries allaient devoir faire face à des pénuries de papier ou de bois ? Depuis deux ans, nos approvisionnements sont devenus aléatoires alors que nous pensions vivre dans un système économique nous mettant justement à l'abri de toute espèce de manque. Mais la réalité est tout autre. Les produits que nous utilisons au quotidien ne cessent de se complexifier et cela implique de plus en plus d'étapes de fabrication. Face à cette nouvelle donne et afin d'acquérir plus d'autonomie et de sobriété en matière de consommation, la solution serait-elle dans la relocalisation de notre production industrielle ?

En décembre dernier en France, les médias parlaient d’un cas emblématique celui d’une pénurie de paracétamol. La production traversait de fortes tensions et l’on parlait alors de relocaliser les industries. Après quatre décennies de mondialisation sans entraves, et à la fois, la crise du Covid et la guerre en Ukraine, les problèmes d'approvisionnement sont présents dans de nombreux pays. C'est tout un débat qui a lieu actuellement sur la relocalisation de certaines activités en France. Alors est ce que l'ère de l'abondance est terminée, et est-ce que la relocalisation est une solution pour lutter contre ces problèmes d'approvisionnement ? Pour Jérôme Cuny, "ces crises nous ont réveillés face aux dangers de l’internationalisation."

La crise de 2008, le déclencheur de notre prise de conscience face à l’approvisionnement ?

Pour Anaïs Voy-Gillis, la prise de conscience des problèmes d’approvisionnement date de la crise de 2008 : « A ce moment-là, il y a eu les prémices de la part des états généraux de l’industrie de réindustrialiser et de relocaliser en France. La crise du Covid, la guerre en Ukraine et la crise environnementale ont été des accélérateurs face au besoin de transformation de l'industrie et de ce qu'on produit sur le territoire. Néanmoins, il y a de très fortes divergences entre les acteurs politiques face à cette réindustrialisation. La volonté politique se heurte à une volonté économique et ça se traduit notamment dans la commande publique. »

L’abondance, un phénomène nouveau auquel nous nous sommes habitués

Dans son ouvrage, Jérôme Cuny remet en contexte la question de l’abondance. Nous avons perdu l'habitude de devoir se contraindre et d'avoir ces ruptures d'approvisionnement qui nous touchent aujourd'hui dans les rayons des magasins : « Il faudrait parler à nos grands-parents et arrière grands parents pour comprendre l'idée même de rationnement. Cela fait presque 70 ans que la consommation a commencé à monter en flèche pour devenir ce qu'on considère maintenant de la surconsommation avec tous ses impacts. On prend ça pour un état de fait alors que ça a moins d’un siècle. »

La Terre au carré
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Les phases de la mondialisation en France

Il y a eu plusieurs phases de mondialisation en France. La première est associée à l'invention du container dans les années 1960. La deuxième, c’est celle où la France a vraiment adhérée à cette idée dans les années 1980. Mais la vraie accélération, ce sont les années 1990 et un tournant majeur, l’entrée de la Chine dans l'OMC en 2001. Pour Jérôme Cuny : « C'est beaucoup plus récent qu'on ne le pense. Le rôle de la Chine a explosé en à peine cinq ans dans le commerce mondial, ce qui a créé une profonde mutation. »

Beaucoup d’entreprises commencent à relocaliser au vu de l’intérêt politique, Eléonore Blondeau cite l’exemple de Lunii spécialiste dans les histoires pour enfants qui s’est relocalisé en France : « L’enjeu n’est pas juste de ramener le produit tel qu'il était produit en Asie et de refaire exactement la même production en France. Souvent, quand on relocalise, il y a aussi un enjeu de reconception puisque la main d’œuvre est plus chère en France. Il faut souvent revoir comment on produit. Et il y a les enjeux environnementaux. »

L’écologie, plus forte que l’économie ?

Avec une course de plus en plus rapide au moins cher possible, est-ce que le coût du travail, des taxes et des impôts ne vont pas freiner la relocalisation ? Alors que les salaires en Chines ne cessent d’augmenter, Jérôme Cuny pense que la donnée économique ne doit pas prendre le pas sur celle écologique : « L'écologie, ce n'est pas juste l'environnement, c'est aussi une justice sociale. Donc ça doit être un paramètre pris en compte. Aujourd'hui, les jeunes entreprises le prennent en compte dès le premier jour, c’est plus facile. Si vous êtes une entreprise qui a délocalisé il y a 25 ans et avait vu des marges fortement s'améliorer et que vous souhaitez obtenir la même chose financièrement, c’est un autre challenge, mais ça oblige à changer. »

🎧 Pour en savoir plus, écoutez l'émission...

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