L’éco féminisme, ou comment lier l’écocide et le patriarcat ©Getty - GeorgePeters
L’éco féminisme, ou comment lier l’écocide et le patriarcat ©Getty - GeorgePeters
L’éco féminisme, ou comment lier l’écocide et le patriarcat ©Getty - GeorgePeters
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Résumé

L’éco féminisme postule que les mécanismes de violence et de domination qui permettent la destruction de la nature et l'oppression des femmes sont les mêmes. Mais comment sont liées ces formes d'oppression ? À quoi correspond ce mouvement aujourd’hui ?

avec :

Vincent d'Eaubonne (fils de Françoise d’Eaubonne), Jeanne Burgart Goutal (professeure de philosophie au lycée à Marseille).

En savoir plus

Le terme d'écoféminisme est apparu en 1974 sous la plume de la militante féministe Françoise d’Eaubonne. Aujourd’hui dans le contexte de l’urgence écologique le concept revient en force. 

L’écoféminisme est un mouvement hétérogène, et il n'est pas toujours facile de s'y retrouver dans les méandres de ces courants de pensées et de luttes qui se placent à l’articulation de l’écologie et du féminisme…

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Mais attention, nos invités expliquent que : 

L'écoféminisme n'est pas un projet d'égalité homme-femme avec un peu de développement durable

C’est un mode de pensée radical et universel qui vise à repenser notre société dans sa globalité

  • Concrètement quel est le lien entre l’oppression des femmes et la destruction de la nature ? 
  • Comment associer la lutte contre les inégalités de genre avec la lutte pour l’environnement ? 
  • Comment ce mouvement mobilise-t-il aujourd'hui ? À quoi ressemblerait une société écoféministe ?

En pensant la question écologique à travers le prisme du genre, le mouvement écoféministe invite à décentrer notre regard pour construire un modèle de société moins vertical et plus inclusif. 

Extraits de l'entretien 

Jeanne Burgat Goutal, vous dites que l'écoféminisme est un joyeux bordel. Pourquoi exactement ? 

"Cette expression m'est venue au bout de plusieurs années de recherche sur le mouvement où je n'arrivais décidément pas à saisir cet objet et à comprendre ce qu'était l'écoféminisme. J'ai fini par me dire que c'était le bordel et que c'était peut être une chance que ce le soit. 

J'ai arrêté de vouloir trouver une définition unique, ramener cela à un courant de pensée, une doctrine, un mouvement unifié… Je me suis dit que c'était plutôt une nébuleuse, une galaxie, une constellation faite d'une immense diversité, qui a toujours été revendiquée comme une richesse et qui fait aussi que [l'écoféminisme] est un objet en perpétuelle évolution. 

Greta Gaard, une philosophe féministe américaine explique que l'écoféminisme, c'est repenser le féminisme pour en faire un mouvement destiné à abolir toutes les formes d'oppression."

La convergence des luttes ? 

Mais cela n'a pas à voir avec la convergence des luttes, que l'on revendique en ce moment dans les manifestations ? 

"En un sens, oui. En tout cas, en termes d'alliances politiques, cela se traduit comme une convergence des luttes. Mais dans l'écoféminisme, il y a un pas de plus qui est franchi, dans le sens où c'est l'idée qu'il ne s'agit pas de luttes séparées qu'on fait converger de façon un peu artificielle, mais qu'en réalité, toutes ces luttes sont déjà foncièrement convergentes ou déjà reliées. 

Ces luttes cherchent à penser comment les dominations de genre, les dominations sur la nature, de races, de classes, les dominations internationales sont déjà liées dans un seul et même système ou modèle, comme des parties interdépendantes d'un même ensemble."

Quand apparait le terme "écoféministe" pour la première fois ? 

"À ma connaissance, nous trouvons ce terme pour la première fois par écrit, sous la plume de Françoise d'Eaubonne, qui, d'ailleurs, avait le génie d'inventer des mots : "écoféminisme", "sexocide", le "lapinisme phallocratique". 

Elle avait vraiment un art du mot qui fait mouche. Et c'est elle qui a théorisé les fondements de l'écoféminisme, qui ont beaucoup évolué ensuite. 

Si on s'intéresse à la généalogie des idées, au delà du mot, au cours de mes recherches, je me suis rendu compte que dès le XIXe siècle, il y a eu notamment en Grande-Bretagne et dans les pays scandinaves, des féministes anti vivisection, végétariennes et qui avaient déjà théorisé les liens entre la cause animale et la cause des femmes. En réalité, ce sont des idées qu'on peut tracer assez loin dans l'histoire de la gauche radicale. 

L'idée de l'éco féminisme, c'est de dépasser le dualisme, que ce soit le dualisme homme-femme, masculin-féminin ou nature-culture, humaine-animale, Nord-Sud."

L'idée n'est pas du tout de diaboliser les hommes et de victimiser les femmes et de continuer en permanence dans une sorte de lutte des sexes, mais au contraire d'avoir un projet de partage, d'équité, de dépassement des identités binaires et des pensées binaires.

Peut-on ramener l'écoféminisme à l'essentialisme ? 

"L'essentialisme, c'est figer les personnes dans une essence généralement liée à leur sexe ou à leur couleur de peau ou à différents facteurs.

La plupart des éco féministes défendent des positions constructivistes, c'est-à-dire qu'elles soutiennent que la féminité comme la masculinité sont des constructions sociales historiques qui varient d'un peuple à un autre, qui varient d'une époque à une autre. 

Le fait qu'elles s'intéressent à la question de la nature au sein d'un discours féministe ne signifie pas qu'elles veulent ramener les femmes à une prétendue nature féminine."

Que rencontre-t-on dans la pratique de l'écoféminisme ? Comment le pratiquez-vous ?

"Il y a des figures de l'écologie en France qui se revendiquent de l'écoféminisme. Sandrine Rousseau et Delphine Batho ont utilisé ce terme.

Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de mouvement au sens où il y a eu énormément et il y a encore beaucoup de collectifs dans beaucoup de pays différents, donc dans la société civile. 

Personnellement, je ne me dis pas écoféministe. Cela dit, j'observe que ça a vraiment changé ma manière d'enseigner. Ça m'a fait prendre conscience à quel point l'institution fonctionne à rebours des idéaux écoféministes. À quel point, dans les pratiques de notation, on favorise la mise en concurrence individuelle des élèves… 

Je n'évalue plus du tout comme avant, je fais travailler collectivement [les élèves], je ne note plus seulement le niveau des élèves, mais aussi toute forme d'implication pour essayer de ramener un peu d'équité là où, sinon ce sont des formes d'inégalités structurelles qui se reproduisent."

Références

L'équipe

Mathieu Vidard
Mathieu Vidard
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