Pollution lumineuse - USA
Pollution lumineuse - USA ©Getty
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La Terre au Carré propose tout au long de la semaine des émissions Hors Séries sur l'origine de la vie, de l'Univers, de l'Humanité, du Néolithique et pour conclure sur l'Anthropocène. Quand faire débuter l'Anthropocène et quels sont les différents récits proposés par les chercheurs ?

Mot qui parle de nous et de notre époque, puisque pour la première fois dans l'histoire de la planète, une époque géologique serait définie par l'action d'une espèce, la nôtre. Ce terme est âprement discuté. Il fait l'objet de beaucoup de débats dans la communauté scientifique pour en donner une définition exacte, mais surtout un point de départ. Quand, les humains ont ils commencé à dérégler la nature qui les entoure et les systèmes géophysiques de la planète et que peut nous apprendre cette plongée dans les origines de l'anthropocène ?

Qu'est-ce que l'Anthropocène ?

Une nouvelle ère géologique ?

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Étymologiquement, Christophe Bonneuil rappelle que c'est un nouvel âge dont les humains sont la cause : "Ce qu'on croyait être une crise écologique et climatique est beaucoup plus que ça. Ce n'est pas quelque chose qui se déroule dans un espace-temps de quelques décennies, mais une rupture géologique à l'échelle des âges de la Terre. La nouveauté, c'est que maintenant, les activités humaines sont considérées comme une force géologique à part entière" (une nouvelle époque géologique qui succéderait en quelque sorte à l'Holocène, même s'il faut faire attention à ne pas avoir la prétention à faire de l'humain une ère géologique à lui tout seul, tant cela accuse aussi une certaine forme d'anthropomorphisme et de non continuité avec le vivant).

Comment le concept a t-il été popularisé ?

Popularisée aux débuts des années 2000 par le géochimiste Paul Crutzen, la notion d’Anthropocène se présente comme une proposition destinée aux chercheurs en sciences de la vie et de la terre émettant l’hypothèse que la planète serait entrée dans une nouvelle époque géologique succédant à l’Holocène. Cependant, si la notion connaît depuis quelques années une popularité qui ne cesse de croître, c’est que la portée de sa capacité déstabilisatrice excède très largement les limites du groupe de la sous-commission du Quaternaire formé pour débattre de son versant stratigraphique. "L’Union internationale des sciences géologiques et la Commission internationale de stratigraphie sont seules à même de prendre cette décision et n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord. Et ils n’ont pas tort, il faut réfléchir !" précise la philosophe des sciences Catherine Larrère, qui a dirigé, avec Rémi Beau, la publication de Penser l’Anthropocène (Presses de Sciences Po, Paris, 2018 ).

L'expression d'une prise de conscience de notre impact global sur le vivant

Par sa définition même, l’Anthropocène semble se soustraire aux partages disciplinaires, et en particulier au grand partage entre les sciences de l’homme et les sciences de la nature. Parler d’Anthropocène, comme situation globale de l’humanité, c’est admettre que nous sommes entrés dans une nouvelle époque, caractérisée par un nouveau grand récit. Mais de quel récit s’agit-il exactement ? Dans "Penser l’Anthropocène", Catherine Larrère précise que l’Anthropocène fait l’objet de deux récits opposés : entre commande et perte de contrôle. Le premier récit est celui de la géo-ingénierie planétaire. On entend par là la manipulation de l’environnement planétaire à l’échelle globale, afin de contrer les effets du changement climatique. C’est ainsi que Paul Crutzen, l’un des auteurs de la proposition de nommer la nouvelle ère géologique Anthropocène, est aussi un défenseur de la géo-ingénierie planétaire, même s’il la conçoit comme un « plan B » auquel on aurait recours à la suite d’un échec du traitement politique de la question climatique. Le récit opposé est celui du catastrophisme. On y considère que l’Anthropocène, bien loin d’ouvrir la possibilité d’un contrôle global de la planète, par les technologies appropriées, marque au contraire la fin de cette ambition : la planète échappe à notre contrôle, nous allons vers la catastrophe.

Pour l'historien Christophe Bonneuil, de l’Anthropocène, il existe déjà un récit officiel : « nous », l’espèce humaine, aurions par le passé, inconsciemment, détruit la nature jusqu’à altérer le système Terre. Vers la fin du XXe siècle, une poignée de « scientifiques du système Terre », climatologues, écologues, nous a enfin ouvert les yeux : maintenant nous savons, maintenant nous avons conscience des conséquences globales de l’agir humain. Mais il considère que ce récit d’éveil est une fable. L’opposition entre un passé aveugle et un présent clairvoyant, outre qu’elle est historiquement fausse, dépolitise l’histoire longue de l’Anthropocène.

Elle sert surtout à faire valoir notre propre excellence. Son côté rassérénant démobilise. Depuis vingt ans qu’elle a cours, on s’est beaucoup congratulé et la Terre s’est enfoncée toujours davantage dans les dérèglements écologiques. Tenir l’Anthropocène pour un événement plutôt qu’une chose, c’est prendre au sérieux l’histoire et apprendre à travailler avec les sciences dites dures, sans pour autant se faire les simples chroniqueurs d’une histoire naturelle des interactions de l’espèce humaine avec le système Terre.

Quatre récits des origines

Le géographe Michel Lussault rappelle que bien que nous soyons avant tout confrontés au temps de l'action, au présent, à l'immédiat futur des prochaines générations, nous sommes confronté depuis des générations par des temps historiques. Il nous faut penser tous ces temps en un seul

  • "La première aberration écologique pourrait remonter au Néolithique, avec la standardisation des paysages, l'élevage, la naissance des Etats et des formes de dominations nouvelles
  • L'arrivée des Européens en Amérique et le génocide amérindien, les débuts d'une globalisation des échanges provenant des territoires conquis à l'autre bout du pays, la circulation des microbes
  • La révolution industrielle et l'après-guerre. La naissance du capitalisme industriel avec l'utilisation massive du charbon, donc le début des transformations de l'atmosphère.
  • Autour de 1950, la grande accélération, le plastique, la massification de la société de consommation, l'âge nucléaire (qui comprendrait l'urbanocène où comment, à partir de 1950, la Terre devient urbaine et depuis nous vivons dans un monde artefactualisé où la croissance matérielle prime et influe sur l'échelle démographique). Mais la société de consommation a plutôt tendance à nous imposer de ne rien penser de tout cela, de faire en sorte que tout cela n'existe pas. C'est tout l'enjeu politique de l'Anthropocène".

Chaque point de départ est porteur d'une leçon de morale. Dans "Nous avons mangé la Terre », Christophe Bonneuil raconte « l’évènement anthropocène », à travers des faits précis et marquants : avec au commencement l'extraction du charbon, puis le pétrole, et la guerre, le nucléaire, la surconsommation et l’exploitation des pays pauvres et de la biodiversité. C’est une histoire de violences, de dominations, de conquêtes, de guerres, d’empires, d’esclavages, de consommation… On en vient à chaque fois à ce qu'on pourrait appelé une ère Capitalocène.

Avec pour en parler

Michel Lussault est géographe, professeur à l’École normale supérieure de Lyon et directeur de l’École urbaine de Lyon.  Il travaille principalement sur la période post-1950,  pour souligner que c’est à partir de 1950 que l’humanité entre dans la phase la plus spectaculaire de l’urbanisation mondialisée et mondialisante et que celle-ci va amplifier les impacts sur les systèmes biophysiques et forcer leur évolution avec une rapidité et une ampleur qu’on a longtemps sous-estimées. L’urbanisation exaspère les besoins en ressources bien plus que la seule croissance démographique, car elle change les attentes des consommateurs : elle est la clef de l’emballement. Évoquer la « grande accélération » lui  permet donc de faire l’hypothèse suivante : l’Anthropocène serait peut-être un « Urbanocène ». Le terme Urbanocène a été proposé, notamment, par le physicien théoricien et modélisateur Geoffrey West, à partir de travaux menés au sein du Santa Fe Institute dont il fut directeur.  Il s’agirait de postuler l’existence de ce qu’on pourrait appeler, en reprenant une célèbre expression d’Henri Lefebvre, une « révolution urbaine », d’ampleur comparable en un sens à celle du Néolithique ou à la « révolution Industrielle » — deux grandes périodes lors desquelles les humains ont installé des cadres d’existence radicalement neufs précise-t-il dans « Néolithique Anthropocène : Dialogue autour des 12 000 dernières années » est un ouvrage collectif édité aux Editions deux cent cinq et l’Ecole urbaine de Lyon.

Christophe Bonneuil est historien, directeur de recherche au CNRS et enseignant à l’École des Hautes études en sciences sociales-EHESS. Son dernier livre est « Nous avons mangé la Terre. L'événement anthropocène » au Seuil (co-écrit avec Jean Baptiste Fressoz et Jean Robert Viallet). Il travaille sur les transformations des rapports entre environnement, savoirs et sociétés depuis le XIXe siècle. Il dirige la collection « Anthropocène » aux Éditions du Seuil sur les enjeux écologiques planétaires

Catherine Larrère est philosophe, professeure émérite à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Dernière publication, Catherine et Raphael Larrère, Le pire n’est pas certain, Essai sur l’aveuglement catastrophiste, Paris, Premier Parallèle, 2020. Spécialiste de philosophie morale et politique, elle a contribué à introduire en France les grands thèmes de l’éthique environnementale d’expression anglaise, et a développé la philosophie environnementale, autour des questions de protection de la nature, de prévention des risques, de justice environnementale et d’écologie politique, dans ses liens avec la démocratie. Elle a dirigé, avec Rémi Beau, la publication de Penser l’Anthropocène Presses de Sciences Po, Paris, 2018

Michel Lussault est géographe, professeur à l’École normale supérieure de Lyon et directeur de l’École urbaine de Lyon.  « Néolithique Anthropocène : Dialogue autour des 12 000 dernières années » est un ouvrage collectif édité aux Editions deux cent cinq et l’Ecole urbaine de Lyon. Ses recherches portent sur les modalités de l’habitation humaine des espaces terrestres, en se fondant sur l’idée que l’urbain mondialisé Anthropocène constitue le nouvel habitat de référence pour chacun et pour tous. Il codirige la collection « A partir de l’Anthropocène”.

🎧 Pour en savoir plus, écoutez l'émission...

3 min

L'équipe

Mathieu Vidard
Mathieu Vidard
Mathieu Vidard
Production
Valérie Ayestaray
Réalisation
Chantal Le Montagner
Collaboration
Anna Massardier
Collaboration
Lucie Sarfaty
Collaboration
Thierry Dupin
Collaboration
Camille Crosnier
Journaliste