Le mythe du geek autiste - épisode 1 : la grande Histoire

Le mythe du geek autiste
Le mythe du geek autiste ©Getty - Yuichiro Chino
Le mythe du geek autiste ©Getty - Yuichiro Chino
Le mythe du geek autiste ©Getty - Yuichiro Chino
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Un jour où Xavier de la Porte traînait sur Twitter sans rien y chercher de particulier, il est tombé sur un tweet très énervé de Marion Coville...

"Marion, je ne la connais pas vraiment - on s’est juste croisé une fois il y a des années -, mais je la suis parce qu’elle fait partie d’une petite tribu de jeunes chercheurs sur le numérique qui m’intéresse : elle arrive à mêler dans son travail l’intérêt pour le féminisme, le jeu vidéo, la programmation, le corps. Et je la suis aussi parce qu’elle raconte sa vie dans Twitter, avec plein de photos. Sans jamais lui avoir parlé, je sais où elle vit, je connais son appartement, ses chats, son amour du tricot, ses moments de joie et ses chutes. Ça me la rend très familière.

Et donc, un jour, elle a fait une série de tweets très énervés. La cible de son énervement, c’était un article du Monde Diplomatique qui faisait une critique des relations humaines à l’ère numérique sur le mode “les geeks sont des autistes. Ce sont eux qui ont fabriqué les plateformes sur lesquelles nous communiquons. Nous vivons donc dans un monde d’autistes, nous devenons asociaux.” Marion avait l’air hyper énervée par ce raisonnement. En quelques tweets, elle donnait des arguments, des références, des expériences. J’ai appris à cette occasion qu’elle était autiste.

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Ni une ni deux, j’ai envoyé un message à Marion en lui demandant si elle voulait bien venir m’expliquer tout ça. Parce que je crois que j’y ai souvent succombé à ce lieu commun du geek autiste, et que j’aimerais qu’elle m’explique pourquoi je me suis trompé. C’est comme ça que notre discussion en ligne a commencé, mais elle nous a emmenés beaucoup plus loin que je ne le pensais. Dans les messages qu’elle m’a écrits avant qu’on ne se voie, Marion s’est mise à me raconter sa vie : “Parfois, j'ai l'impression d'être cette espèce de stéréotype sur pattes qui serait passée par tous les "mauvais exemples" des usages d'internet. Mon éducation, mes sociabilités, mes amours, mon identité, et même mon travail : j'ai tout construit grâce à Internet.” Voilà le genre de choses qu’elle m’a écrites.

Donc, je me suis dit que j’avais besoin de faire deux épisodes : que Marion démonte dans le premier ce lieu commun qui associe la geekitude à l’autisme. Mais aussi qu’elle me raconte dans le second sa vie de jeune fille autiste qui “s’est construite grâce à Internet”, comme elle me l’écrit. J’ai besoin des deux parce que je suis sûr qu’ils vont se répondre, mais surtout parce que je suis certain que c’est en allant dans le biographique, que, paradoxalement, on touchera à ce qui est le plus commun dans l’expérience numérique, commun aux autistes et à toutes les personnes non-autistes qui sont derrière leurs écrans.

Mais pour arriver là, il faut partir du début.

Et le début, c’est ce texte du Monde diplomatique.

Son titre : “ La société des asociaux”, et il est signé par Pierre Rimbert, un des directeurs du Diplo. J’en relis quelques passages avant qu’on ne se mette à discuter avec Marion :

La sous-culture geek, écrit Rimbert, teintée d’introversion et d’une masculinité frustrée endémique sur les forums de jeux vidéo, valorise l’absence d’empathie. Elle révère un panthéon peuplé de dieux atteints d’une forme légère d’autisme, tels les milliardaires libertariens Elon Musk, patron de Tesla, Peter Thiel, cofondateur de Paypal, et bien d’autres non officiellement diagnostiqués. Au point qu’un journaliste du magazine Wired, alors bible mensuelle de la Silicon Valley, rebaptisa en 2001 le syndrome d’Asperger « syndrome du geek »

Plus loin, le journaliste du Diplo écrit aussi : “Contre l’ambiguïté de l’implicite et des sous-entendus qui tissent les conversations de face-à-face, la vie numérique offre au geek qui la développait la brutale autant que rassurante rationalité des indicateurs chiffrés, où l’émotion occupe la portion congrue.”

Puis vient le coeur de sa thèse : “Que des réseaux sociaux pensés par des asociaux en viennent à structurer les relations en ligne d’une moitié des habitants de la planète reflète en creux la mutilation des rapports humains, source d’une frustration insondable au sein d’un monde parcellisé, pressé, peureux.”

Et donc, quand on s’est retrouvé enfin tous les deux dans un studio, pour entrer dans le vif du sujet, j’ai demandé à Marion ce qui l’énervait là-dedans.

L'équipe

Réalisation : Fanny Bohuon

Prise de son : Julien Dumont

Mixage : Benjamin Orgeret

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