Peut-on vivre sans planifier ? ©Getty - Utamaru Kido
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Résumé

D'après un sondage Odoxa de 2019, 85% des Français cultiveraient cette tendance à tout remettre au lendemain. Sommes-nous entrés dans une société de dernière minute ?

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Le rapport au temps des Français semble avoir évolué au quotidien, ces derniers faisant de plus en plus de choix à la dernière minute. Cela se constate d’ailleurs dans plusieurs secteurs professionnels, devant adapter leur organisation aux pratiques des consommateurs.

Par exemple, les professionnels de voyage communiquaient avant sur les vacances d’été à partir de janvier, alors qu’aujourd’hui, mieux vaut le faire en mai voire en juin. De même pour l’industrie du spectacle, où les réservations à l’avance sont de moins en moins nombreuses. Cette tendance à la dernière minute se remarque également sur le temps des courses : en trois clics, des sites proposent de vous les livrer en moins de 10 minutes, sur Paris et certaines grandes villes.

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Cette accélération est en partie liée aux exigences de l’économie et de la société qui tournent de plus en plus vite, notamment avec le développement des nouvelles technologies. Le covid-19 n’a rien arrangé : pendant presque 2 ans, il a été impossible de planifier quoi que ce soit…

De plus, avec la menace du réchauffement climatique, l’avenir est plus qu’incertain, ce qui peut expliquer en partie cet engouement pour l’immédiateté. Mais attention, comme le disait le journaliste et politicien Emile de Girardin : “Gouverner c’est prévoir, et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte”.

Extraits de l'entretien

Réserver ses vacances au dernier moment. Prendre sa place de théâtre la veille pour le lendemain ou décider de son repas quelques minutes avant de passer à table sont des pratiques de plus en plus courantes. Vivre dans l'instant, dans un monde où tout semble planifié peut faire du bien. Mais c'est peut-être aussi le signe d'une société qui a du mal à regarder vers l'avenir, qui devient celle du tout, tout de suite, maintenant ? Sommes-nous entrés dans l'ère du dernier moment ?

Certains ne planifient plus

Le journaliste Vincent Cocquebert raconte que pour la rédaction d’un article pour le journal Le Monde, il a rencontré une femme d'une quarantaine d'années enseignante. « Elle avait comme principe de vie et comme boussole existentielle de tout prévoir, d'être dans la planification même sur le très court terme. 
Suite au confinement et à cette rupture du continuum temporel, elle s'est rendu compte qu'elle n'arrivait plus à prévoir.
Elle avait essayé de prévoir des vacances qui avaient été annulées. A force de déceptions du même ordre, elle s’était rendu compte qu'elle avait un peu cassé cette dynamique, et que dorénavant, elle n'était plus du tout dans la projection. Ce qui était à la fois très étonnant pour elle, mais aussi, paradoxalement, libérateur pour quelqu'un qui était dans un contrôle de sa vie très cadrée. »
Idem pour les voyages, toujours selon Vincent Cocquebert : « Le voyage est normalement quelque chose que l’on fantasme un peu en amont. On s'imagine déjà voyager avant de voyager… Maintenant plus du tout. L’achat de billet est plus pulsionnel. La même chose a lieu pour les spectacles. Philippe Chapelon, le président du Syndicat des entrepreneurs du spectacle, dit qu’on est un peu revenus aux années 1980, où il n'y avait pas tous ces systèmes de billetterie très complexes où il fallait prendre les billets un an en avance. Aujourd’hui, on fait pareil, on se retrouve avec des salles vides deux semaines avant la première, puis au bout de deux semaines, le retard s'est rattrapé. »
Mais pour le psychiatre Dominique Servant : « Cela dépend des personnes. D’autres sont plus inspirés par l’immédiateté. D’autres sont plus axées sur la maîtrise, le contrôle, et la planification. Remplir sa vie est souvent un moyen de lutter face à ses angoisses. »

Une tendance d’avant le confinement qui s’est accélérée

L’historien Christophe Bouton fait remonter le phénomène d’accélération à la Révolution française : « Les premières occurrences de l’idée d'une accélération se retrouvent en Europe autour de la Révolution française. C’est l'idée qu'il y a une accélération du rythme des événements politiques des gens, et des changements sociaux.
Ensuite, la révolution industrielle a lieu, et elle introduit une accélération technologique des transports, et de la production. On se trouve encore aujourd’hui dans ce sentiment d'accélération politique, sociale et technologique.
Pour Rémy Oudghiri, directeur Général de Sociovision, entité du groupe IFOP dédiée au suivi des tendances et à la prospective : « On peut dater cette tendance des débuts d'Internet. Les gens se sont habitués à avoir accès à des biens et des services, de plus rapidement. Le Covid-19 n’a fait qu'accentuer le phénomène en rendant impossible un certain nombre de choses comme les sorties culturelles, les repas au restaurant, ou les déplacements »…

Paradoxe : l’imprévu angoisse aussi
Rémy Oudghiri : « Les gens se sont habitués à ne pas prévoir. S’ils ont envie de voir un film ou s'ils ont envie d'acheter un produit, ils peuvent le faire dans la minute. En revanche, je pense qu'il faut se poser la question de savoir s’ils sont vraiment satisfaits de ça.
Quand on pose la question aux gens de savoir s’ils aiment vivre dans l'imprévu, ne pas prévoir, seuls 35% des Français sont dans ce cas-là. En 2022, ils étaient plus nombreux. Plus on avance dans une société du dernier moment , et moins les gens ont envie de vivre dans cet imprévu parce que ça les bouscule.
Nous sommes entrés dans une ère de l'incertitude : les ruptures amoureuses, la flexibilité au travail, l’insécurité… C'est insécurisant. Les gens ont envie de se raccrocher à quelque chose. Mais en même temps, et c'est là le paradoxe, dans leur vie personnelle, ils ont aussi envie d'imprévu : partir au dernier moment, manger au restaurant sans réserver…

La suite est à écouter...

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L'équipe

Thomas Chauvineau
Thomas Chauvineau
Stéphanie Valois
Collaboration
Anaïs Ponsin
Stagiaire