Cloé Korman le 29 septembre 2018 à Manosque
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Cloé Korman le 29 septembre 2018 à Manosque ©AFP - JOEL SAGET
Cloé Korman le 29 septembre 2018 à Manosque ©AFP - JOEL SAGET
Cloé Korman le 29 septembre 2018 à Manosque ©AFP - JOEL SAGET
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Dans "Les presque sœurs", Cloé Korman se lance dans une enquête familiale sur les traces de petites filles juives, déportées à Auschwitz en 1943.

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Le livre de Cloé Korman, « Les Presque Sœurs », alterne entre le temps passé et le temps présent. Que reste-t-il aujourd’hui des enfants que la France a envoyés dans les camps ? Comment redonner vie à ces courtes vies ? On a gardé d’elles des traces administratives qui ne disent rien de la Shoah vue à hauteur de petites filles. 2022, année de commémoration, année d’élection, année de polémique. Croisons les voix des survivantes, des défuntes et des descendantes. Histoires de fillettes racontées par des femmes.

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Extraits de l'entretien

Les Presque sœurs raconte un retour sur les lieux de l'année 1942 où trois cousines du père de l'écrivaine ont été raflées à Montargis et déportées à Drancy.

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Les Korman et les Kaminsky

Chloé Korman raconte "Si on regarde seulement les livres d'histoire, on finit par perdre la chair des personnes. J'ai voulu raconter l'histoire à hauteur d'enfants, mais en utilisant le matériau de l'imaginaire d'enfants. C'est une façon de rendre hommage aux personnes dont je parle. J'ai toujours su que mon père, né en 1946, avait eu trois cousines mortes en déportation en 1944. Un jour, ma sœur a essayé d'en savoir plus sur ce qu'il était arrivé à ces petites filles entre le moment où elles ont été raflées en 1942, et 1944, l'année de leur décès. Elle s'est aperçue que le nom de Kaminsky leur était toujours associé. Ces cousines ont été raflés, internées, et ballottées d'un lieu à un autre, mais toujours avec les mêmes petites filles. Elles ont formé un groupe. C'est elles qui ont décidé de s'appeler "Les presque sœurs".

Les Korman et les Kaminski se connaissaient. Les petites filles jouaient et goûtaient ensemble. Elles n'allaient pas dans les mêmes écoles, mais s'invitaient à sortir au parc. C'est l'histoire d'une amitié à Montargis au début des années 1940. À partir du moment où elles ont été mises en prison à Montargis, puis dans le camp d'internement de Beaune-la-Rolande, puis dans des foyers à Paris, l'aînée de ce petit groupe, Andrée, a joué quasiment un rôle maternel auprès les petites. Ma petite cousine, Henriette, a quatre ans quand elle meurt. Elle a été déportée par le dernier convoi parti de Paris en 1944. C'est vraiment le convoi de la honte : il a eu lieu après le Débarquement."

Raconter depuis le présent

L'écrivaine poursuit : "Un jour, alors que j'étais au fonds d'archives dans le Loiret, après que j'ai consulté toutes les listes, un documentaliste, m'a dit : "Attendez, j'ai encore quelque chose pour vous". Il est allé dans la réserve et est revenu avec une dînette. C'était la dînette de Mireille conservée par Jacques Kaminsky. En geste d'amitié de toute une vie : elle avait fini par déposer au fonds d'archives cet objet. Et moi, à cette époque, mon fils aîné y jouait à la dînette… J'ai voulu raconter l'histoire aussi depuis le présent. Je ne voulais pas que le passé soit ressenti comme figé. Au contraire, je souhaitais le faire ressentir comme du présent."

Aller sur les lieux

Chloé Korman : "Au départ, lorsqu'on se rend sur les lieux de cette dramatique histoire, il y a une sensation de scandale de cette ignorance, qui a été la mienne, de comment la déportation des Juifs s'est faites. Il y a quelques années, je ne savais même pas à quoi ressemblait le camp d'internement de Drancy. Un jour, je suis allée à la cité de la Muette et j'ai compris que c'était devenu une cité HLM. À Beaune-la-Rolande, il n'y a plus rien : à part un monument de commémoration et un lycée agricole s'est construit à la place des camps. La déportation, qui signifiait exécuter des milliers de personnes à des milliers de kilomètres de leur lieu de vie, avait réussi l'aveuglement de nos imaginaires. Il était compliqué de savoir où cela s'est produit. Or "avoir lieu", signifie qu'il faut des témoins. Même si ce sont des murs… À Paris, j'ai pu retourner dans les rues où elles avaient été enfermées."

Les 'enfants bloqués'

Chloé Korman explique le système qu'ont connu ses cousines et leurs amies : "À partir d'un immeuble situé à Montmartre, le centre de tri Lamarck, les enfants juifs étaient placés dans différents endroits à Paris où ils étaient à peu près scolarisés. Il y avait des surveillants pour s'occuper d'eux. Ils mangeaient à peu près à leur faim. Ils pouvaient avoir un quotidien avec un semblant de normalité, mais leurs noms étaient donnés aux préfectures et ils pouvaient être raflés à tout moment. Dans un foyer proche de Barbès, les enfants sont témoins des rafles. Ils voient partir des enfants qui ne reviennent pas. Ce n'est pas un système carcéral, mais c'est peut-être plus pervers."

Des adultes les aident à s'évader

L'écrivaine raconte qu'une solidarité s'organise  : "Parfois, des adultes aident ces petits placés. Je cite l'exemple du docteur Benjamin Weil-Hallé (qui a mis au point le vaccin de la tuberculose). Il s'occupe des enfants de l'UGIF, l'Union générale des israélites de France, et il les aide à s'enfuir. Des familles référentes sont supposées accueillir les enfants pour le goûter du dimanche après-midi. Et parfois, elles décident de ne pas les rendre.

L'évasion des filles Kaminski est complètement hors des réseaux habituels. Ces trois petites filles se sont organisées entre elles. Elles échouent six fois, mais vont réussir à la septième. Pendant toute la période de leur détention, elles vont correspondre avec leur père qui avait réussi à s'enfuir en zone libre. Le revoir a été leur espoir. Tandis que les petites Korman étaient vraiment orphelines. Andrée Kaminsky, l'aînée des petites Kaminsky, aujourd'hui une vieille dame, doit assumer le fait que la première chose que lui a demandé son père quand elle l'a retrouvé a été : "Vous êtes parties sans les autres, qu'avez-vous fait des Korman ?""