Des manifestants arméniens à Washington au moment de l'annonce de Joe Biden
Des manifestants arméniens à Washington au moment de l'annonce de Joe Biden
Des manifestants arméniens à Washington au moment de l'annonce de Joe Biden ©Sipa - TASOS KATOPODIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
Des manifestants arméniens à Washington au moment de l'annonce de Joe Biden ©Sipa - TASOS KATOPODIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
Des manifestants arméniens à Washington au moment de l'annonce de Joe Biden ©Sipa - TASOS KATOPODIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
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Résumé

Joe Biden est donc devenu le premier président des Etats-Unis à reconnaitre le génocide arménien, près d’un million et demi de morts il y a un peu plus d’un siècle. Il prend le risque de déclencher la colère de la Turquie mais c’est une annonce qui a le mérite de la cohérence et du courage. C'est le monde d'après.

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Décidément Joe Biden n’en finit plus de surprendre.

Par sa décision, les Etats-Unis viennent de devenir le 30ème pays au monde à reconnaître le génocide arménien, aux côtés par exemple de la France, de l’Allemagne, de l’Italie ou du Canada. Reagan, il y a 40 ans, avait été le premier des présidents américains à envisager de le faire. Et puis plus rien après. Obama l’avait évoqué à son tour mais n’avait rien fait. Trump avait vu le Congrès voter en faveur de cette reconnaissance mais n’avait rien signé. Les pressions turques, via de nombreux lobbies à Washington, avaient toujours eu gain de cause jusqu’à présent. Biden, lui, a sauté le pas.

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Rappelons ce qui s’est passé il y a 106 ans, à partir de 1915. Le régime ottoman, alors au pouvoir en Turquie, déporte et massacre 1 million et demi d’Arméniens, et aussi des centaines de milliers de chrétiens grecs ou assyriens. Plusieurs historiens ont montré l’organisation et la planification de ces actes : un génocide.

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En reconnaissant cette tragédie, Biden pose un acte important. Non seulement, il respecte une promesse de campagne, ce qui n’est pas rien. Mais surtout il donne une cohérence à sa diplomatie, qui revendique le retour des droits de l’Homme et le rétablissement d’un leadership moral américain. Nous ne cherchons pas à jeter le blâme, dit Biden, nous voulons simplement 

« Nous assurer que ce qui s’est passé ne se répètera pas ».

Autrement dit : pour être crédible dans la dénonciation des massacres d’aujourd’hui, par exemple sur les Ouïghours en Chine, il faut d’abord qualifier clairement les faits du passé.

La longue liste des contentieux entre Washington et Ankara

Ça ne va pas arranger les relations de Washington avec la Turquie, c’est évident. Mais en reconnaissant le génocide arménien, Joe Biden prend acte, presque à plat, de l’existence d’une série de contentieux avec la Turquie. 

Et la liste commence à être longue :

  • Les ambiguïtés turques vis-à-vis de l’OTAN. La Turquie, qui achète des systèmes anti-aériens russes, « ne se comporte pas comme un allié » estime le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken.
  • La répression du régime Erdogan envers les opposants, les journalistes. Et les femmes. Avec ce retrait récent de la Convention internationale sur les droits des femmes.
  • Le désaccord profond vis-à-vis des Kurdes en Syrie : pour les Occidentaux des alliés contre les Islamistes, pour les Turcs des terroristes.
  • La protection accordée par Washington au prédicateur Fethullah Gulen dont Ankara demande l’extradition.
  • Enfin l’enquête ouverte aux Etats-Unis contre une banque publique turque soupçonnée d’avoir contourné l’embargo contre l’Iran.

Au point où on en est, autant ajouter la reconnaissance du génocide arménien par Washington. Dont acte, semble dire Joe Biden. Constat de désaccords multiples avec Ankara. Une façon aussi pour les Etats-Unis de remettre la Turquie à sa place de puissance régionale, et non mondiale. Vous ne nous faites pas peur.

Un risque limité de représailles turques

Quant au risque de représailles turques, c’est un risque calculé. L’acte posé par Biden semble très réfléchi.

Alors c’est vrai, la décision américaine suscite une réprobation quasi unanime en Turquie. A l’exception du parti pro kurde HDP, toute la classe politique, même l’opposition à Erdogan, dénonce la décision de Biden. Pourquoi ? Parce que le déni du génocide arménien fait partie du récit national turc, c’est un tabou, un ciment sur lequel s’est créé la Turquie indépendante en 1923.  Dans ce récit, il n’y a eu qu’une guerre civile, où tout le monde a souffert. En plus, admettre le génocide ouvrirait la voie à des demandes de compensation de la part des Arméniens.

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Il faut donc s’attendre à un climat polaire entre Washington et Ankara. Mais Biden estime que les risques sont en fait limités. Parce que l’économie turque est mal en point : chômage, inflation. Parce qu’Erdogan ne peut pas vraiment se retourner vers Poutine, un faux allié. Et parce que les Etats-Unis sont de toutes façons en phase de désinvestissement au Proche et au Moyen-Orient. Leurs priorités sont ailleurs, en zone Asie Pacifique.

D’ailleurs, Erdogan, prévenu vendredi de la décision de Biden par téléphone, s’est gardé de réagir publiquement pendant 48h, alors que d’habitude, il est prompt à battre le rappel sur ce type de sujet nationaliste. Il a finalement, ce soir, dénoncé, je cite « une reconnaissance sans fondement ». Joe Biden prend donc un risque, mais un risque mesuré. 

Et cet exemple tend à le démontrer : une diplomatie des droits de l’Homme peut être compatible, contrairement aux idées reçues, avec le réalisme, la Realpolitik.

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Jean-Marc Four
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