Manifestations à Cali sous le regard des militaires le 8 mai dernier ©AFP - Paola MAFLA / AFP
Manifestations à Cali sous le regard des militaires le 8 mai dernier ©AFP - Paola MAFLA / AFP
Manifestations à Cali sous le regard des militaires le 8 mai dernier ©AFP - Paola MAFLA / AFP
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Résumé

Depuis 13 jours la Colombie a progressivement basculé dans le chaos social avec des manifestations violemment réprimées. Cette répression par un pouvoir de droite très conservateur rappelle les années noires traversées par l’Amérique Latine à la fin du 20ème siècle. Comme une résurgence du passé, le monde d'après.

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Ce sont des scènes qu’on espérait ne plus voir en Colombie. Des forces de l’ordre qui chargent dans la foule ou qui tirent à balles réelles pour réprimer des manifestants. En 13 jours de colère sociale, ce pays de 50 millions d’habitants, s’est enfoncé dans la terreur: entre 26 et 47 morts selon les bilans, des centaines voire des milliers de blessés.

Tout a commencé par des défilés contre une réforme fiscale initiée par le gouvernement de droite d’Ivan Duque. Objectif : élargir la base d’imposition et le niveau de la TVA pour faire rentrer des ressources dans les caisses de l’Etat. Dans cette Colombie où la pandémie a fait exploser la pauvreté, la pilule n’est pas passée. Les manifestations ont grossi, notamment dans les grandes villes, Medellin, Cali et la capitale Bogota. Beaucoup de jeunes, des classes moyennes, des paysans, des mouvements indigènes.

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Et la répression, tout de suite, a été féroce. En particulier de la part des forces anti émeutes les ESMAD. Les vidéos de leurs exactions sont nombreuses sur les réseaux sociaux. Hier encore contre des manifestants pacifiques de la « Garde indigène ».

Ivan Duque a retiré sa réforme fiscale, mais trop tard. La colère semble inarrêtable. Il appelle désormais à un dialogue national pendant 10 jours. Mais les affrontements laissent certains quartiers dévastés, en particulier à Cali, avec des dizaines de banques, de supermarchés ou de stations de bus saccagés. L’inflation gagne, l’essence manque, la grève paralyse une partie du pays. 

Le retour d'une violence d’État

Cette violence des forces de l’ordre rappelle des heures sombres en Amérique Latine: le continent a été marqué au fer rouge par ces répressions violentes : au Chili, en Argentine, au Brésil, en Colombie. Avec souvent une frontière assez floue, en particulier en Colombie, entre forces de l’ordre officielles et milices de sécurité privées proches du pouvoir. Et ces milices, on les a vu réapparaître ces derniers jours dans le pays.

En fait, le logiciel du président Duque semble daté. Pour lui, les manifestants sont uniquement, je cite, « des vandales, des terroristes ou des narco trafiquants ». Alors c’est vrai que la Colombie reste en partie la proie des trafiquants de drogue, mais le terrorisme des FARC appartient au passé. Et les manifestants d’aujourd’hui n’ont pas grand-chose à voir avec le descriptif du président. 

Ce logiciel, c’est donc aussi un logiciel de la répression. Les forces de l’ordre colombiennes, marquées par la lutte antiterroriste, ne sont pas formées pour faire face à des manifestations de colère sociale. Elles ont tendance à tirer d’abord. Tendance aussi à protéger les intérêts d’une élite blanche peu désireuse de partager ses prébendes. 

Les événements de ces derniers jours en Colombie montrent que l’Amérique Latine n’a pas tourné la page de ce passé répressif. La présence au pouvoir de l’extrême droite au Brésil, avec Jair Bolsonaro, qui lui aussi défend l’impunité des forces de l’ordre, a sans doute re-légitimé ce type de pratique.

Les conséquences de la pandémie

Cette histoire relève donc en partie d’une spécificité latino-américaine, un héritage de cette pratique de la violence d’Etat au sein d’une partie des droites latino-américaines.

Mais il y a aussi, dans cette crise colombienne, plusieurs aspects qui peuvent nous concerner plus directement, même ici en Europe. 

Le premier, c’est que le confinement lié à la pandémie agit comme une cocotte-minute. C’est très bien décrit par le maire de Cali, Jorge Ospina, dans un entretien aujourd’hui au grand journal espagnol El Pais. Les jeunes, en particulier, dit-il, ont besoin de se défouler. Donc quand la colère sort, ça explose. Et en face, la violence est plus forte aussi.

Deuxième aspect, la crise économique déclenchée par la pandémie, va poser rapidement des problèmes d’endettement. On ne va pas pouvoir raser gratis éternellement. N’oublions pas ce qui a mis le feu aux poudres en Colombie : renflouer les caisses par une réforme fiscale. Pour l’instant, en Occident, on ne regarde pas trop ce sujet. On en est oujours au « quoi qu’il en coûte » d’Emmanuel Macron. Mais ça ne durera pas toujours. 

Enfin troisième aspect, c’est évidemment la question de la violence légitime, a fortiori dans un contexte de limitation des libertés publiques (là encore effet de la pandémie). C’est le sujet central aujourd’hui en Colombie. Mais ce sujet nous le connaissons nous aussi. On l’a vu autour des violences policières et des manifestations des gilets jaunes. Et quand on commence à douter sur le monopole de la violence légitime, alors plein de gens ont envie de se proclamer légitimes eux aussi. Tiens, au hasard, d’anciens militaires.

Bref, le chaos en Colombie nous dit plein de choses.

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Jean-Marc Four
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