Un champ de blé près de Kiev le 29 juin ©AFP - Kunihiko Miura / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP
Un champ de blé près de Kiev le 29 juin ©AFP - Kunihiko Miura / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP
Un champ de blé près de Kiev le 29 juin ©AFP - Kunihiko Miura / Yomiuri / The Yomiuri Shimbun via AFP
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Résumé

Le G7 et l’organisation économique de l’OCDE ont, ces dernières 48h, tiré la sonnette d’alarme sur le risque d’une crise alimentaire majeure dans les prochaines semaines. Conséquence, disent-ils, de la guerre en Ukraine. Mais c’est un raccourci erroné, presque mensonger

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C’est simple : la crise alimentaire mondiale n’a pas commencé avec la guerre en Ukraine. Elle était là avant.

Plus de 275 millions de personnes dans le monde en insécurité alimentaire grave, plus d’un milliard sous la menace de carences : ces chiffres sont antérieurs au conflit.

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Voilà des mois et des mois que l’Onu dit redouter des famines en série et dénonce la dégradation rapide de l’approvisionnement alimentaire dans de nombreux pays.

Et il y a plusieurs explications qui n’ont aucun lien avec l’agression russe.

Ce sont les conflits : en Afghanistan, au Yémen, deux pays en détresse humanitaire.

C’est le réchauffement climatique : la pire sécheresse depuis 40 ans dans l’Est de l’Afrique, la canicule dans le Nord de l’Inde.

C’est aussi, un peu, l’explosion démographique : la Terre dépassera bientôt les 8 milliards d’habitants.

Et la crise alimentaire en cours est la troisième depuis 15 ans. Ça n’a pas attendu l’Ukraine.

Le plus troublant, c’est que le problème ne tient pas aux volumes de production : ils augmentent et sont suffisants pour nourrir la planète.

Non, c’est un problème de prix, de hausse des prix de l’alimentaire. C’est pour ça que les pays pauvres du Sud sont les plus touchés : ils ne peuvent pas payer.

Et là encore, ça n’a pas attendu la guerre en Ukraine : l’augmentation des prix était déjà de 30%, avant même le début du conflit.

Des crises à répétition et une logique spéculative

Deux explications permettent de comprendre pourquoi ces prix montent.

La première, c’est le modèle de croissance qui dirige les marchés agricoles. Il repose sur le commerce.

Ce système entretient une répartition des tâches : tel pays produit du blé, tel autre du colza, etc. Ça ne favorise pas l’autonomie alimentaire de chaque pays.

Le système repose sur les échanges et fait dépendre des transports, donc dépendre du pétrole.

Il est de logique productiviste : toujours plus. Plus de mécanisation, plus d’engrais, ça veut dire là encore plus de pétrole et de gaz.

Conséquence : quand les sources d’énergie deviennent plus chères, comme dans la reprise post-Covid, les prix agricoles augmentent en chaine.

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Deuxième explication : l’opacité du système.

Impossible de connaitre l’état des réserves agricoles : les stocks sont le plus souvent privés.

Et surtout, les marchés financiers agricoles sont des marchés spéculatifs, tenus à 80% par 3 ou 4 grandes firmes de courtage. La spéculation sur les prix du blé ou du maïs est monnaie courante. Et elle est de grande ampleur.

Selon l’ONG spécialisée Lighthouse, plus de 4 milliards de dollars se sont échangés sur ces produits en mars. 10 fois plus que d’habitude.

Phénomène spéculatif accéléré par le début de la guerre, mais il était là avant.

Il est établi par exemple, que la crise alimentaire de 2008 avait été provoquée pour l’essentiel par les bulles spéculatives.

Mais ça n’a rien changé : ces marchés agricoles ne sont toujours pas régulés.

La guerre est un accélérateur, rien de plus

Il ne s'agit pas de dire pour autant que la guerre en Ukraine est sans impact.

Evidemment qu’elle a des conséquences.

Les chiffres sont connus : la Russie et l’Ukraine réunies, c’est 15% des exportations mondiales de maïs, 30% du blé.

La guerre limite la production : au moins un tiers des semences en moins en Ukraine cette année.

Et elle limite plus encore les exportations : les exportations ukrainiennes, qui se font d’abord par la Mer Noire, mais les ports sont sous blocus russe.

Et les exportations russes, sous sanctions occidentales.

75 millions de tonnes de céréales pourraient rester à quai d’ici à la fin de l’année. C’est colossal. Et dramatique pour des pays comme le Liban ou l’Égypte.

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Mais la guerre ne crée pas la crise alimentaire. Elle l’accentue, c’est tout.

Donc il faut prendre avec des pincettes les accusations mutuelles entre Occidentaux et Russes sur le fait d’affamer la planète et d’exercer un « chantage alimentaire ».

C’est, disons, excessif. Et ça possède aussi un petit parfum troublant d’opération de communication. Efficace mais un peu facile.

Et puis réduire la crise alimentaire mondiale aux effets de la guerre, c’est éviter de regarder les autres explications : l’opacité financière, les effets du réchauffement climatique, la logique d’un marché mondial qui restreint le développement des cultures locales, par exemple l’igname ou le manioc en Afrique.

Quand bien même la paix reviendrait en Europe, la crise alimentaire mondiale ne disparaitra pas pour autant.

Et le cortège d’instabilités politiques et de mouvements migratoires qu’elle engendre ne disparaitra pas davantage.

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Jean-Marc Four
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