Emmanuel Macron s'est recueilli ce 5 mai devant la tombe de Napoléon aux Invalides ©Sipa - Sarah MEYSSONNIER / POOL / AFP
Emmanuel Macron s'est recueilli ce 5 mai devant la tombe de Napoléon aux Invalides ©Sipa - Sarah MEYSSONNIER / POOL / AFP
Emmanuel Macron s'est recueilli ce 5 mai devant la tombe de Napoléon aux Invalides ©Sipa - Sarah MEYSSONNIER / POOL / AFP
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Résumé

Contrairement à ses prédécesseurs, Emmanuel Macron a donc choisi de commémorer, aujourd’hui, le bicentenaire de la mort de Napoléon. Et c’est un hommage controversé. A l’étranger le regard sur « l’Empereur » est complexe, globalement pas très positif. C'est le monde d'après.

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Il y a d’abord toutes ces parties du monde où Napoléon reste perçu comme l’homme qui a rétabli l’esclavage. Emmanuel Macron l’a reconnu tout à l’heure : c’est une faute indélébile.

Rappelons les faits, ils sont simples : le 30 Floréal de l’an X (dans le calendrier révolutionnaire) autrement dit le 20 mai 1802, Napoléon décide de maintenir l’esclavage là où il n’a pas été aboli. Et même ensuite de le rétablir là où la Convention de 1794 l’avait supprimé.

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Napoléon l’esclavagiste, l’homme qui a réinstallé la traite négrière. C’est cela que retient une partie de la presse africaine, par exemple au Nigeria. Et puis il y a surtout les Caraïbes notamment la Guadeloupe, où la répression fut terrible entre 1802 et 1804.

Et plus encore Haïti, qui s’appelait alors Saint Domingue : des dizaines de milliers, sans doute même des centaines de milliers de Noirs tués, exterminés dans des conditions atroces, par noyade, par étouffement. Sous la houlette du général Rochambeau, après ce rétablissement de l’esclavage par Napoléon.

La commémoration d’aujourd’hui y provoque beaucoup d’incompréhension : comment la France, qui par une loi de 2001 assimile cette « traite des Noirs » à un crime contre l’Humanité, comment la France peut-elle rendre hommage à l’homme qui a remis en place cette horreur ? L’homme qui je cite s’interrogeait sur « la liberté accordée aux Africains, ces hommes sans civilisation » ?

L'homme d’État ou le tyran

Vu des pays Occidentaux cette fois, que retient-on de Napoléon ? Précisons d’emblée que le sujet ne passionne pas la presse chez nos voisins. Elle y voit une affaire très franco-française. Et quand elle parle de Napoléon, il y a un mélange de fascination et de rejet.

De la fascination, y compris chez les ennemis historiques de Bonaparte, les Britanniques, de la fascination pour l’homme d’État, le génie militaire, le créateur du Code civil. Pour l’historien italien Luigi Migliorini, Napoléon est aussi l’homme qui a propagé à toute l’Europe les idées de la Révolution Française, l’aspiration à la liberté. Et on notera que Napoléon reste la figure historique étrangère la plus connue en Russie, selon un sondage effectué il y 3 ans.

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Mais ce que retiennent davantage encore nos voisins, c’est le côté tyrannique et expansionniste de Napoléon. L’historien américain Steven Englund a cette formule : 

« Napoléon aspirait en lui toute la politique, réservant à lui seul le rôle de parti, de Parlement, de chef d’État »

Bref un homme politique oui, mais voulant tout contrôler dans un pouvoir ultra centralisé : un tyran.

Et puis les pays européens n’oublient pas que Napoléon s’est surtout efforcé de les conquérir militairement : de l’Espagne à l’Est de l’Europe en passant par l’Allemagne. Une obsession de la conquête, mettre l’Europe sous son joug. Était-il en ce sens un précurseur des dictateurs du XXème siècle, d’Hitler à Staline ? Une partie de la presse étrangère soulève la question. 

Une France nostalgique de sa grandeur perdue

Nos voisins y voient donc aussi « une affaire franco-française » et il faut lire un long article passionnant de Roger Cohen aujourd’hui dans le New York Times.

Il souligne d’abord combien la France elle-même est divisée sur Napoléon. Et combien la France adore ces querelles sur les personnages historiques. On a eu droit de la même manière, souvenez-vous, ces dernières années, à Charlemagne ou à Clovis.

Pour lui, si toute une partie de la France vénère Napoléon, c’est parce qu’il est très français : centralisateur, monarchique. Et surtout parce que la France est nostalgique de sa grandeur perdue. Napoléon, écrit Cohen, « embodies everything France feels it has lost ». Il incarne tout ce que la France ressent comme perdu. A savoir : l’action, la nation, la grandeur, l’audace, la volonté de réforme. Une forme de génie. Mais la France n’est plus désormais qu’une puissance moyenne, poursuit le journaliste, et elle a du mal à s’en contenter.

Enfin, dernière observation intéressante faite par la presse étrangère : les points communs entre Macron et Napoléon. Là il faut aller lire The Guardian de Londres. Le célèbre quotidien britannique cite un autre historien Andrew Roberts. 

Il est frappé par les similitudes entre les deux hommes : l’accession au pouvoir, jeune ; l’ambition ; la volonté de placer une France « souveraine » au cœur de l’Europe ; et une irritation croissante envers les Britanniques.

Pas étonnant, dans ces conditions, qu’Emmanuel Macron ait pris le pari, risqué, de commémorer ce Bicentenaire. Là où ses prédécesseurs à l’Élysée s’étaient bien gardés de le faire.

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Claude Guibal
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