"Blackwood", de Micheal Farris Smith,  un polar avec pour décor une forêt de kudzu  ©Getty - Jerry Whaley
"Blackwood", de Micheal Farris Smith, un polar avec pour décor une forêt de kudzu ©Getty - Jerry Whaley
"Blackwood", de Micheal Farris Smith, un polar avec pour décor une forêt de kudzu ©Getty - Jerry Whaley
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Résumé

Cette semaine, le livre choisi nous emmène au sud des États-Unis. Il s’agit du quatrième roman traduit en français d’un auteur déjà remarqué, Michael Farris Smith.

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Ce titre renvoie à une espèce de plante grimpante particulièrement invasive : le kudzu qui a envahi toute la vallée autour de la petite ville du Mississipi où se déroule l’action du roman : Red Bluff.

Le kudzu est une liane vigoureuse qui pousse très vite. Ses tiges, qui ressemblent à des sarments de vigne rampent, grimpent, s’accrochent à tous les supports, s’approprient les arbres, s’approprient les terres, recouvrent les maisons, étouffent les autres plantes.

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Autour de Red Bluff, entièrement cernée, les collines couvertes de kudzu, disparaissent ainsi sous les ondulations de cet océan vert.

Michael Farris Smith en rend magnifiquement la puissance, en fait un personnage à part entière, une menace vivante porteuse de mort. Et une double métaphore : celle d’une ville en déclin, étouffée, enterrée vivante avec ses habitants ; et celle de l’invasion malveillante du passé écrasant le présent.

Le passé des personnages au coeur du roman

Le livre s’ouvre sur un prologue saisissant. En 1956, un gamin assiste au suicide de son père, qui ne l’a jamais aimé. Il le trouve la corde au cou, dans la grange. Et ce gamin, Colburn, n’hésite pas à faire valser d’un coup de pied le tabouret sur lequel s’appuie encore son père.

Vingt ans plus tard, Colburn revient à Red Bluff à peu près en même temps qu’une famille sans nom, le père, la mère, le garçon, des vagabonds échoués là dans une voiture à bout de souffle.

Deux enfants vont bientôt disparaître dans la forêt de kudzu qui entoure la ville. De même que Célia, propriétaire du seul bar de la ville, avec laquelle Colburn avait entamé une relation. Et Colburn est le dernier à les avoir vus en vie…

Dans ce décor fascinant, Michael Farris Smith met en scène des personnages tous marqués par leur passé, portant sur leurs épaules le poids des générations qui les ont précédés.

Des fantômes à l’image de la ville qui les réunit…

Il y avait des moments dans la journée où il y avait des signes de vie, où les gens marchaient sur le trottoir et des voitures passaient dans la rue et des enfants pleuraient et des caisses enregistreuses tintaient mais il y avait dans tout ça quelque chose de faux. Comme si ce n’était pas une vraie ville mais simplement un endroit où les gens venaient quelques heures chaque jour pour faire semblant. Un décor de cinéma où il y avait de la vie pendant qu’on tournait mais une fois la scène terminée et la journée de travail achevée la ville et ses personnages étaient forcés d’attendre patiemment jusqu’à ce qu’il soit temps d’être de nouveau utilisés. Il avait observé Célia et remarqué le grand geste théâtral qu’elle faisait quand elle se retournait derrière le bar ou sa façon de sourire aux habitués ou de chanter en choeur avec le juke-box quand elle pensait que personne n’écoutait. Ses pieds nus et ses boucles rousses et elle avait en elle une vitalité qui ne semblait pas coller avec cet endroit.

Qu’est-ce qui séduit ?

Sa forme d’abord. C’est un très beau livre qu’a réussi Michael Farris Smith. Magnifiquement écrit, avec cet art de dire juste l’essentiel, de suggérer, de retarder les évènements de telle manière que l’on craint à l’avance leur survenue.

Avec cet art aussi de laisser hors champ les scènes les plus violentes pour leur donner plus de force encore, car le lecteur est invité à les imaginer.

Une belle manière de l’agripper et de retenir le lecteur

L’auteur décrit un monde englouti où rôdent la mort et les fantômes. Un monde d’insécurité existentielle où le réel paraît étrange, l’atmosphère oppressante, à la frontière du fantastique parfois.

Ce roman s’inscrit ainsi clairement dans la tradition du Southern Gothic, le gothique du Sud. Il traite de la condition humaine, de la culpabilité et de la rédemption, du passé impossible à réparer.

La fin du livre est inspirée de culture biblique et le sort qu’elle réserve à son héros, Colburn, est une forme de passion. Entre lumières et ténèbres, son destin n’est pas décidé quand s’écrit la dernière ligne. Ce sont les âmes que sonde Michael Farris Smith. Et c’est très beau.

Blackwood de Michael Farris Smith. Traduit de l’américain par Fabrice Pointeau, éd. Sonatine.

Références

L'équipe

Michel Abescat
Production