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Résumé

Rares sont les polars croates traduits en français. En voici un signé Jurica Pavičić, écrivain, scénariste et journaliste. "L’eau rouge" a obtenu deux grands prix littéraires en Croatie.

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Oui. L’eau rouge est un roman funambule, hypersensible, dont l’action progresse à l’aplomb d’un vide vertigineux : celui qu’a laissé une jeune fille mystérieusement disparue. 

L’intrigue, en forme de tragédie, est ainsi construite autour de cette absence qui vous imprègne lentement de son obsédante mélancolie.

Tout commence le 23 septembre 1989 dans un village, près de Split, sur la côte dalmate. C’est le dernier automne du communisme, le régime de Tito est en train de s’achever.

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Silva, pas encore 18 ans, quitte ce samedi soir, la maison de ses parents, pour aller faire la fête au bal des pêcheurs. Elle ne reviendra pas.

Le roman raconte une enquête qui va durer près de trente ans

Cette enquête est d’abord menée par un personnage passionnant, un policier, petit-fils d’un héros national de la Yougoslavie, compagnon d’armes de Tito, à ses côtés lors de la libération de Split en 1943.

Ce policier mène une enquête minutieuse, découvre que la vie de la jeune lycéenne n’était pas aussi rangée que ça, mais ne retrouve ni son corps, ni sa trace, certains témoins affirmant que la jeune fille, qui rêvait de prendre le large, est partie à l’étranger.

L’enquête officielle s’enlise et bientôt s’interrompt, le rideau de fer tombe, la guerre embrase la Yougoslavie et le policier, marqué par l’ancien régime, devient un pestiféré et doit changer de métier.

La grande Histoire s’en mêle et le roman prend une toute autre dimension

Exactement. Le récit déroule sur trente ans les efforts désespérés de la famille de Silva pour tenter de la retrouver. Ceux de son frère jumeau en particulier qui espère toujours la revoir vivante et la cherche en Espagne, en Suède, à Belgrade, partout où certains ont cru la reconnaître.

L’auteur pénètre l’intimité de cette famille avec autant de finesse que de sensibilité. Il montre le basculement des êtres, le souffle dévastateur de cette disparition qui bouscule le village tout entier. Tout le monde connaissait Silva.

Mais l’auteur s’attache également à faire sentir, inextricablement mêlé à cette histoire singulière, le basculement du pays qui voit la fin du communisme, la guerre civile, l’intégration à l’Europe, la mondialisation. Et l’invasion touristique de la côte dalmate, avec ses conséquences en termes de bétonnage, de corruption et d’enrichissement à la hussarde.

Au bout du compte, qu’il s’agisse de l’ancien régime ou du nouveau modèle libéral et conservateur, rien ne change pour les habitants du village, éternels seconds rôles de l’Histoire.

Cette mélancolie qui se dégage du roman confère à ce livre attentif aux détails, aux silences et aux atmosphères, une poétique singulière et entêtante.

Sa puissance vient sans doute de la tension née du choc entre les bouleversements qui se produisent et l’immobilité générée par l’attente d’un éventuel retour de Silva,.

Pour la plupart des protagonistes, le temps s’est figé. En particulier pour Vesna, la mère de Silva, restée seule dans la maison familiale…

Extrait :

Elle est restée comme le dernier gardien d’un palais déserté par les avant-postes. Mais les fantômes sont toujours là. La maison est le mausolée de leurs ombres momifiées. La chambre de Silva, aujourd’hui encore, douze ans plus tard, est intacte, comme si Silva était partie en excursion pour le week-end et qu’elle allait revenir. Son lit est toujours fait et il y a toujours sur les murs ses posters d’adolescente des années quatre-vingt. Dans la cuisine, comme une constante, Jésus le doigt levé et la photographie des forêts canadiennes sont toujours accrochées au mur. Vesna maintient également l’illusion dans le jardin. Elle continue de sarcler et gratter les quatre rangs de blettes, de choux verts, de choux frisés et d’oignons, comme s’il y avait encore du monde pour manger ces légumes.

Deuxième recommandation : un autre roman chez le même éditeur, Agullo

Une nouvelle aventure du commissaire Soneri de l’Italien Valerio Varesi dont nous avons parlé l’an dernier à la même époque. Le nouveau volume s’intitule La maison du commandant. Il se passe près de Parme, dans les brumes de la plaine du Pô. Et le charme est toujours le même. Je ne m’en lasse pas.

  • L’eau rouge, de Jurica Pavičić, traduit du croate par Olivier Lannuzel, est paru aux éditions Agullo.
  • La maison du commandant, de Valerio Varesi, traduit de l’italien par Florence Rigollet, est  également paru chez Agullo. 
Références

L'équipe

Michel Abescat
Production