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Résumé

C'est l'une des plus belles plumes du roman noir français aujourd'hui : Patrick Pécherot. I lpublie "Pour tout bagag"e, un livre qui renvoie aux années 1970. Et c’est encore une fois une belle réussite !

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Patrick Pécherot a le goût des fantômes et un sens aigu des atmosphères. Une manière bien à lui de ramener l’Histoire, de la faire revivre à ras d’homme et de femme avec une obsession de la justesse des voix qu’il fait entendre. De livre en livre, il a su ainsi évoquer les fantômes du Paris populaire de l’entre deux guerres, ceux des poilus de 14-18 ou encore ceux de la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, ce sont les fantômes des années 1970 qu’il convoque, à travers les figures d’un groupe d’étudiants embarqués dans des rêves trop grands pour eux…

L’histoire oscille entre passé et présent, entre 1974 et aujourd’hui

La première phrase donne le ton et la dynamique de tout le roman : «  J’ignore qui était Edmond Vuillat, pourtant nous l’avons tué. » Le narrateur s’appelle Arthur. Il avait 17 ans en 1974, au moment des faits. Il faisait partie d’un petite bande de lycéens, quatre garçons et une fille. Cinq mousquetaires à la tête gavée de contre culture, farcie de révoltes, de slogans, de manifs, de bastons, débordante de l’ébullition et des mouvements de l’époque. Fascinés par l’enlèvement d’un banquier espagnol à Neuilly par des activistes, qu’ils ont suivi dans la presse comme un feuilleton, ils vont se dire : pourquoi pas nous ? Et vite trouver l’occasion de se distinguer, devenir des héros à leur tour. Malheureusement, les évènements vont mal tourner, et un homme va mourir de leur naïveté, eux qui pensaient pourtant avoir tout prévu…

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Extrait :
"Nous avions tout pesé, Edmond, tout conçu. Comme les durs du ciné. Dans nos crânes de piafs on rejouait la scène du plan. Prise n° 10, action ! Sous la lumière crue d’une ampoule les pistoleros ont les traits tirés. La tension nerveuse marque leurs visages comme un panneau danger. Sur le dessin, épinglé au mur, figurent les rues, leurs croisements, les crobars des bagnoles garées et l’emplacement où ils s’embusqueront. C’est Paul qui cause. Il se voir chef : Sterling Hayden, Humphrey Bogart… Nous sommes gangsters romantiques, outlaws, anars à coup fumant, on brasse des images pour enfants pas sages. On les flanquerait d’une bande son pour un peu. Elle soulignerait l’instant et nous gonflerait de vaillance… Adrénaline pour turlupins."

Inconnus de la police, les jeunes ont échappé aux poursuites. 45 plus tard, le narrateur revient sur ce qui s’est passé quand il apprend qu’un livre en préparation pourrait évoquer leur aventure.

Le roman, dans un mouvement de va et vient entre passé et présent, le montre ainsi qui part à la rencontre de ses anciens camarades, reconstitue peu à peu les évènements. Son regard est âpre, caustique, cruel, sans illusion. Plein d’une certaine tendresse pourtant pour évoquer ces années 70 qui surgissent, magnifiquement vivantes, avec une formidable précision. La presse de l’époque, Le Monde libertaire, La Gueule ouverte, la Série noire, Chandler, Hammett, Goodis, le café de la gare de Romain Bouteille, le pop club de José Arthur sur Inter. Le cinéma. Et la musique bien sûr, les Beatles, Bob Dylan, Joan Baez. Et Léo Ferré auquel le titre du roman, Pour tout bagage, est emprunté…

Le regard est tranchant et tendre tout à la fois, l’ensemble doux-amer.
Patrick Pécherot a choisi une structure narrative de haute voltige, un récit composé de fragments, d’éclats, des instants de mémoire, des morceaux d’histoires. Le narrateur a par exemple réuni de nombreuses photos qu’il présente au fur et à mesure du récit. La langue est exceptionnelle, colorée, infiniment précise, vivante et dynamique. La mythologie gauchiste des années 70 en prend un sacré coup. Les photos de jeunesse vieillissent souvent très mal.

  • Pour tout bagage, de Patrick Pécherot, est publié aux éditions Gallimard
Références

L'équipe

Michel Abescat
Production