Le serment d'Arttu Tuominen : un roman finlandais sur un dilemme moral ©Getty - Romain Chassagne/Art in All of Us /
Le serment d'Arttu Tuominen : un roman finlandais sur un dilemme moral ©Getty - Romain Chassagne/Art in All of Us /
Le serment d'Arttu Tuominen : un roman finlandais sur un dilemme moral ©Getty - Romain Chassagne/Art in All of Us /
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Résumé

Un polar scandinave au menu de cette semaine. L’auteur, Arttu Tuominen, est ingénieur environnemental. Il habite au bord de la mer, à Pori, au sud-ouest de la Finlande, où il situe l’action de son cinquième roman, "Le Serment", mais seulement le premier traduit en français.

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Le Serment, c’est celui de deux jeunes ados qui rêvent de voyager dans le temps. Et ils vont le faire, d’une certaine manière.

Quand ils ont treize ans, Jari et Antti décident de s’écrire chacun une lettre qu’ils ne se montrent pas, puis de les enterrer… en se faisant le serment de ne les déterrer, ensemble, que 27 ans plus tard, quand ils seront des vieux de 40 ans.

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Ils s’envoient ainsi un message dans le futur, à travers les plis du temps

Cette idée, très belle, imprègne tout le roman d’une mélancolie bouleversante et entêtante. Car cette promesse d’amitié pour toujours ne va pas résister à l’épreuve du temps. Ni à leur différence de classe sociale. Jari a un père architecte, une mère médecin. Antti vit dans une famille déchirée par la violence du père…

On les retrouve 27 ans plus tard. Le roman alterne les deux époques : l’été 1991 et l’automne 2018.

À 40 ans, Jari est devenu commissaire de police. Apparemment  sa vie est une réussite. Même si les relations avec sa femme sont tendues, il a des enfants, une vaste maison, deux voitures, une carrière en progression rapide.

Antti en revanche a vite sombré dans la délinquance, aligné les séjours en prison, il vit seul sans domicile fixe.

Les deux anciens amis se sont depuis longtemps perdus de vue, quand le passé ressurgit brusquement. Dans un chalet, pendant une fête passablement alcoolisée, un homme en poignarde un autre et s’enfuit dans la forêt. L’agresseur, c’est Antti. La victime leur ancien ennemi commun, Rami, une terreur que son père martyrisait. Et c’est Jari qui va se retrouver responsable de l’enquête…

Extrait :

Un nom. Il avait suffi d’un nom pour le mettre K.-O. et ouvrir un trou de ver entre le présent et le passé.                      
Les souvenirs commençaient à pleuvoir. Certains n’étaient que de légères particules, comme de la poussière de charbon, mais il y avait aussi des pierres dont la chute le frappait douloureusement, et des objets encore plus massifs, des météorites, des comètes, qui percutaient sa conscience. Tout lui était revenu à l’esprit. Du seul fait d’un nom. Antti Johannes Mielonen. Et sur son dos, un autre chevauchait : Tiina. Il le dit tout haut, car il y avait longtemps qu’il ne l’avait prononcé. Il ne se rappelait même plus quand pour la dernière fois, mais il le murmura, car ce nom le méritait : « Tiina. »

L’intrigue est ainsi construite sur le mystère de ce qui s’est passé l’été 1991

Exactement, mais aussi sur le dilemme moral de Jari, le commissaire. Doit-il traiter son ancien ami comme un suspect lambda ? Au fur et à mesure que se dévoilent les évènements de 1991, le lecteur mesure l’ampleur de ce dilemme. Et sa dimension tragique que l’auteur met en scène avec un sens aigu du récit.

Arttu Tuominen rend formidablement la grandeur menaçante des paysages dans lesquels se déroule le drame. 

Leur vastitude, leur rudesse, leurs lumières et leurs ténèbres. Sous sa plume, le paysage s’illumine d’une dimension tragique.

Il joue également subtilement du choc des époques. Pour dire le poids de l’enfance, il écrit les chapitres du passé au présent de l’indicatif, et ceux du présent de l’enquête au passé simple. L’effet est saisissant : la mémoire de 1991 vient ainsi écraser la vie des personnages devenus adultes.

La violence des pères de deux des garçons, c’est un des sujets du livre ?

Arttu Tuominen s’attache à montrer les processus de transmission de la violence chez des enfants éduqués à coups de ceinture. On pense au fameux roman du suédois Jan Guillou, La fabrique de la violence, paru au début des années 1980.

À l’instar de Guillou, Tuominen dit la vengeance et la brutalité, mais aussi l’amitié et la solidarité. Toute la force du roman vient de cet emmêlement.

Le serment est une tragédie. Certaines scènes décrites par le menu, objectives, sans concession, sont absolument glaçantes. L’auteur fait pourtant la preuve d’une singulière sensibilité, d’une finesse et d’une délicatesse rares. Et le dernier chapitre est d’une infinie tristesse.

Références

L'équipe

Michel Abescat
Production