Femme à la fenêtre
Femme à la fenêtre ©Getty - Westend61
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Notre roman policier de la semaine raconte l’histoire d’une femme qui empoisonne son insupportable belle-mère.. mais c’est bien plus que ça, c’est un formidable portrait tout en nuances et un thriller psychologique tout en tension !

La femme du deuxième étage est l’histoire d’une femme prise au piège, qui a passé sa vie d’une prison à l’autre, et qui cherche sa liberté. Quand s’ouvre le roman, Bruna est en détention. Elle a 38 ans. Elle est enfermée depuis onze ans, condamnée pour le meurtre de sa belle-mère. Au moment de ce meurtre, elle vivait à Split, sur la côte dalmate, au deuxième étage d’une maison construite par la famille de son mari, juste au-dessus de sa belle-mère, Anka, qui régnait en despote sur les lieux. Une bâtisse de béton, grise et massive, comme une prison.
Dès les premières pages, le lecteur connaît donc déjà les grandes lignes de son histoire. Mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans la tentative de comprendre ce qui s’est passé, de démêler le mystère de cette femme lambda qui n’aspirait qu’à une « vie normale » et s’est retrouvée à la une des journaux qui l’ont surnommée « la belle-fille fatale ».

Le roman est composé comme un aller-retour entre présent et passé

Et cette dynamique est passionnante. En prison, Bruna pense beaucoup. Il n’y a rien d’autre à faire. Elle ressasse les évènements, en retrouve les images, les réévalue. Elle avait 23 ans quand elle a rencontré Frane à une fête chez une amie d’amie. Un beau mec qui terminait ses études à l’école navale. Ils se sont plus, se sont vus et vite mariés. « Qu’est-ce que vous attendez ? » avait dit Anka. Comme si c’était naturel, Frane a proposé de s’installer dans la maison familiale où Bruna s’est vite retrouvée sous la coupe de sa belle-mère.
Quand elle repense, en prison, à cet enchaînement des évènements, Bruna prend conscience qu’elle n’a jamais rien choisi vraiment, ni désiré, ni décidé. Elle n’a jamais su dire non, quand il était encore temps, et les choses se sont faites toutes seules, conformément aux habitudes, aux usages, aux routines sociales…

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Extrait :
"À la cantine de la prison, quand elle gratte la vaisselle sale, débarrasse les couteaux des restes d’un gâteau bon marché à la margarine, souvent son mariage lui revient en tête. Quand elle y pense, elle essaie de se rappeler quelque chose, ce soir là, qui ait été un tant soit peu différent, quelque chose qu’elle aurait elle-même vraiment désiré. En vain. Tout ce qui lui revient comme souvenir, c’est un espace standard dépouillé. Le curé et le gâteau, la prière et le plat de pasticada, les claviers, l’hymne, la pâte d’amandes et le fromage de brebis. Les taches sur la nappe, le slow lançant la soirée, les grains de riz jetés et le goulasch pour dégriser les soûlots. Un mariage comme tous les autres, se dit-elle chaque fois qu’elle y pense. Et elle ressent un malaise à la limite de la honte."

À un moment tout de même, Bruna va prendre une décision : éliminer sa belle-mère

L’a-t-elle vraiment décidé ? Le roman, et c’est ce qui le rend passionnant, ne tranche pas. Le lecteur sait précisément comment les évènements se sont produits, mais à la fin, Bruna garde une part irréductible de son mystère.
Et la dernière partie, peut-être la plus belle, quand elle est sortie de prison, formidablement ironique, relance les interrogations à ce sujet. Bruna va trouver les moyens de sa liberté dans une forme d’enfermement et de solitude volontaires.

Le texte n’est pas écrit à la première personne, mais l’essentiel est vu à travers les yeux de Bruna. L’auteur la suit au plus près, l’observe au microscope, traque ses moindres gestes. Il ne la juge jamais, mais les mots sont tendus, acérés, empathiques. Autant que caustiques. Au roman psychologique, Pavičić mêle la critique sociale.

Son premier roman traduit en français, L’eau rouge, lui a valu de nombreux prix. Celui-ci est-il aussi bon ?

La femme du deuxième étage a été écrit avant et il n’a pas la même ampleur. Mais toutes les qualités de l’auteur, l’acuité de son regard, son art de la mélancolie, sa poétique singulière et entêtante, sont déjà là. Il faut lire ce roman. Et sans doute ceux qui viendront ensuite, que l’on attend avec intérêt. Jurica Pavičić, à l’évidence, est un écrivain à suivre.

  • La femme du deuxième étage, de Jurica Pavičić et traduit par Olivier Lannuzel, est paru aux éditions Agullo