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Emmanuelle Daviet reçoit Philippe Lefébure directeur de la rédaction de France Inter et Jean-Marc Four, directeur de la rédaction internationale de Radio France pour répondre aux questions des auditeurs sur le traitement éditorial de l'élection américaine.Le professeur Xavier Lescure, médecin spécialiste en maladies i

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Bonjour à tous, comme chaque dernier vendredi du mois nous nous retrouvons pour évoquer les questions que vous auditeurs vous posez aux journalistes ou à la direction de France Inter. Vous nous écrivez beaucoup. En moyenne 800 à 1000 messages chaque jour. Vous faites des remarques sur des reportages, des émissions, ou le choix des invités, il y a des critiques aussi et beaucoup de commentaires sur l’actualité et son traitement éditorial sur France Inter. Tous vos courriels sont lus et pris en considération, ils sont adressés ensuite aux journalistes concernés et chaque semaine, le vendredi vous pouvez retrouver la synthèse de toutes ces remarques et les réponses que nous apportons à vos questions dans la Lettre de la médiatrice.  

Alors en ce mois de janvier beaucoup de messages sur l’actualité américaine très dense. Pour en parler je reçois Jean-Marc Four, le directeur de la rédaction internationale de Radio France, et Philippe Lefébure, directeur de la rédaction de France Inter. Dans cette émission nous reviendrons également sur l’interview du Professeur Xavier Lescure dimanche dernier dans le journal de 13h. Ses propos ont fait vivement réagir des auditeurs, Xavier Lescure infectiologue à l’hôpital Bichat à Paris sera en ligne avec nous.

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L'élection présidentielle aux Etats-Unis

Intense actualité américaine ces dernières semaines. Devant les micros, le choix des mots pour en parler, et derrière le poste, des auditeurs qui contestent les formules employées par des journalistes ou des invités. On commence avec cette première remarque : "contrairement à ce qui est dit sur votre antenne les États-Unis ne sont pas la plus vieille démocratie du monde, loin de là ?" Alors Jean-Marc Four, qu’en est-il ?

Jean-Marc Four : C'est vrai, c'est vrai. Ils ont raison. C'est une petite facilité de langage. C'est l'une des plus vieilles démocraties au monde, quand même. Évidemment, ça dépend de quoi on parle. Si on remonte à l'Antiquité, alors il faut parler d'Athènes, de Carthage, de Rome. Si on regarde l'époque moderne, il faut probablement considérer que c'est l'Angleterre qui est la plus ancienne démocratie du monde avec l'Habeas Corpus, le Bill of Rights, à la fin du 17ème siècle. Mais après, quand même, les Etats-Unis, c'est 1776. Et puis, après une démocratie sans interruption, contrairement à nous depuis 1789, il y a eu quelques interruptions en la matière. Donc, c'est l'une des plus vieilles démocraties au monde.

Emmanuelle Daviet : Autre formule entendue sur l'antenne et reprochée par des auditeurs : « les Etats-Unis d’Amérique sont la plus grande démocratie au monde » ? Jean Marc Four, que leur répondez-vous ?

Jean-Marc Four : Là encore, c'est une question d'interprétation. Ça dépend ce qu'on met derrière le qualificatif grande. Si on parle de population, évidemment, ce n'est pas la plus grande démocratie au monde. La plus grande démocratie au monde, c'est évidemment l'Inde. Un milliard, 400 millions d'habitants, quasiment autant d'habitants que la Chine. Donc, ce sont les Etats-Unis qui se considèrent comme la plus grande démocratie au monde par leur pouvoir économique, culturel, etc. Là aussi, tout dépend ce qu'on met derrière le qualificatif en question.

Emmanuelle daviet : Comment expliquez-vous la permanence de ces expressions dans le discours médiatique ?

Jean-Marc Four : Là, pour le coup, c'est exactement ce que je viens d'évoquer. Je pense que c'est vraiment un reflet de la puissance des Etats-Unis, puissance économique, évidemment, c'est le pays plus riche au monde, puissance militaire tout au long du 20ème siècle, puissance politique, puissance culturelle. On a coutume d'appeler le "soft power" américain. Et ça témoigne en quelque sorte de la perméabilité qui est la nôtre, journalistes, à ce pouvoir d'influence des Etats-Unis.

Emmanuelle Daviet : Philippe Lefébure, lorsque des abus de langage sont identifiés, y a-t-il des consignes particulières qui sont données aux journalistes ?

Philippe Lefébure : Mais il y a une chasse permanente aux erreurs, aux imprécisions. Ça, c'est facile. Et puis, il y a les tics et les facilités journalistiques. "La plus belle avenue du monde" ou des choses comme ça. Effectivement, "la plus grande ou la plus vieille démocratie du monde", c'est l'éthique des béquilles sur lesquelles s'appuient les journalistes. Et on leur répète mais évidemment qu'on chasse tout ça n'est pas très agréable à écouter. Donc, ça fait tiquer. Les auditeurs, nous le signalent. Ils ont raison et on le dit aux journalistes. Mais c'est vraiment c'est de l'ordre de la facilité journalistique. De temps en temps, on y cède tous, il faut bien le reconnaître.

Emmanuelle Daviet : Jean Marc Four, autre message d’un auditeur : « je suis étonné d’entendre vos journalistes utiliser le terme anglais “impeachment” la traduction française « destitution » n’est elle pas correcte ? ».

Jean-Marc Four :  Alors pour le coup, non. C'est à dire que si on veut être rigoureux sur le vocabulaire, puisque c'est ce qu'on s'efforce de faire depuis quelques minutes, ce n'est pas exactement la même chose. C'est à dire que "impeachment" : c'est la procédure de destitution. Ça paraît comme ça être une argutie, mais en fait, ce n'est pas la même chose. C'est à dire que la date où nous parlons aujourd'hui, il y a "impeachment" aux Etats-Unis parce que la procédure de destitution a été engagée. Est ce qu'il y a destitution ? Non, il n'y a pas destitution à la date où nous parlons et tel que c'est engagé, il ne va pas y avoir vu ce qui se passe au Sénat. Donc voilà, il y a une différence entre la procédure et le résultat de la procédure, le résultat potentiel il faudrait dire à chaque fois en français "procédure de destitution".

Emmanuelle Daviet : D'un côté des humoristes pas contents d’écourter leur émission pour céder la place à Joe Biden et de l’autre des fans de l’émission « Par Jupiclass » pas ravis non plus : Voici quelques messages : « La politique américaine ne devrait pas contrarier la programmation de France Inter. » « Je découvre que l'émission par Jupi-classe est quasiment annulée pour faire place à l'investiture de Joe Biden ! Tous les jours, je me fais une joie de retrouver l'équipe de Par Jupiter Dans cette situation sanitaire, et ce contexte anxiogène, c'est une respiration et nous devons supporter cette investiture dont la plupart des français se moquent ! "
"France Inter aurait pu s'organiser différemment" nous dit un auditeur.
Philippe Lefébure, France Inter aurait pu s’organiser différemment ?

Philippe Lefébure :  Absolument. On aurait pu faire complètement autrement. D'ailleurs, notre première idée pour révéler un peu les coulisses était de faire différemment. On pensait que c'était un tout petit peu plus tard. On pensait prendre que 10 minutes à l'équipe de Charline et à toute sa bande. On a pris une demi heure complète. On aurait pu faire autrement et décider de ne pas diffuser. On pensait quand même simplement que c'était important : quatre ans de Trump, les événements du Congrès, le discours de Joe Biden après quatre ans de Trump qui paraissait vraiment essentiel à entendre sur l'intégralité et en direct, je pense que troisième point : qu'une chaîne comme France Inter se doit de diffuser des moments comme ça importants. Ça bouscule la grille, ça bouscule les habitudes et ça perturbe "Par Jupiter" mais c'est très, très, très rare quand même.

Emmanuelle Daviet : Des auditeurs ne peuvent s’empêcher de faire un comparatif entre le traitement éditorial de l’élection américaine et la place accordée pour des événements qu’ils jugent similaires à l’échelle européenne. Je vous lis ce message d’une auditrice:
« Il est toujours difficile pour une européenne convaincue de subir encore et toujours les multiples reportages sur les usa, alors que nous devons expliquer encore et toujours l'importance de consolider la puissance européenne. »
et puis cet auditeur écrit :
"On n’imagine pas 2 h de spéciale pour l'élection du président ou de la chancelière allemande, notre partenaire européen historique. On n’imagine pas 2 h de spéciale pour les élections au Royaume-Uni, quand il était encore notre partenaire européen historique.
Idem pour les élections en Italie, en Espagne ,ou autres partenaires européens Et pourtant on imagine 2 h de spéciale pour l'élection du président d'un pays plutôt autoritaire, égoïste, non coopératif qui impose sa loi dans le monde entier sous couvert de « démocratie » (Irak, Afghanistan, Syrie, Amérique Latine, etc.) pour ses intérêts particuliers. Alors à quand des téléphones sonnent sur NOUS, EUROPÉENS, pour mieux nous connaître ?"
Philippe Lefébure, que peut-on répondre à ces auditeurs qui sous-entendent une orientation de l’antenne qui serait sous influence du "soft-power" américain au détriment de l’Europe ?

Philippe Lefébure : Moi, je réponds sur un point très factuel le "Téléphone sonne" sur l'Europe. Il y en a eu beaucoup. Il y en aura encore. Il n'y a pas de souci. Si, je ne sais pas, je ne veux pas prendre l'Allemagne comme exemple, mais si un autre pays, un grand voisin, vraiment, vivait 4 ans avec un personnage tel que Trump. Et une transition s'organisait : eh bien, je pense que nous organiserions, oui, effectivement, une émission spéciale, je sais pas, ça ferait deux heures et voilà. Mais bien sûr, c'est important et je pense qu'une fois de plus, c'est bien de vivre en direct aussi. C'est ça, la radio.

Emmanuelle Daviet : Jean-Marc Four, comment expliquez-vous, chez les auditeurs qui nous écrivent, cet intérêt marqué pour l’Europe et le sentiment qu’on en fait toujours trop sur les Etats-Unis d’Amérique ?

Jean-Marc Four :  D'abord, c'est très bien qu'ils aient un intérêt marqué pour l'Europe. On s'en félicite. Ensuite, je pense qu'il y a quelque chose de l'ordre de regarder le verre à moitié vide. On regarde toujours plus ce qui nous déplaît. Donc, si on trouve qu'on en fait trop sur les Etats-Unis, on a tendance à trouver insupportable tout ce qui est fait sur les Etats-Unis. Mais Philippe Lefébure a raison : c'était quand même un événement exceptionnel ce qu'il s'est passé aux Etats-Unis, on parle non seulement de la première puissance mondiale, mais on parle de quatre ans de Trump, qui est un personnage absolument hors norme qui a conduit son pays au bord du putsch, enfin on n'en était quand même pas très loin, donc c'est quand même des circonstances exceptionnelles. Je le redis. Et pour ce qui est de la couverture européenne, alors en fait, je ne suis pas d'accord. Ce n'est pas aux antennes de Radio France qu'il faut s'adresser en particulier, pas à France Inter. Si on veut critiquer l'absence d'Europe sur les antennes, on a quatre correspondants permanents dans les pays européens. Donc on fait beaucoup, en fait sur l'Europe, beaucoup plus que ce que d'aucuns veulent bien dire.

Retour sur les propos du Professeur Xavier Lescure

Emmanuelle Daviet : Invité de cette émission, le professeur Xavier Lescure, infectiologue à l'hôpital Bichat à Paris. Dimanche dernier, dans le journal de 13 heures de Frédéric Barreyre, vous étiez interviewé sur l'éventualité d'un nouveau confinement. Je vous propose d'écouter le passage qui a fait vivement réagir des auditeurs.

Professeur Lescure, tout ce qu'on vit après 80 ans, c'est du bonus, dites-vous. Cette phrase a suscité de très vives réactions chez des auditeurs. Je vous cite des extraits de messages reçus dont vous avez d'ailleurs pu prendre connaissance. "Propos insultants" nous disent les auditeurs. "Paroles discriminatoires, inacceptables. Il s'agit là de propos eugénistes contraires au serment d'Hippocrate, qui doivent être fermement désavoués et condamnés." "Comment de tels propos sont-ils possibles de la part d'un médecin censé, par vocation, venir en aide aux plus faibles et sur une radio de référence telle que France Inter", professeur Xavier Lescure, comprenez-vous l'indignation des auditeurs ?

Xavier Lescure : Je la comprends parce que mes propos ont été probablement trop directs et je vous remercie de me donner l'occasion de préciser ma pensée. Je ne crois pas que ce soit de l'eugénisme. Je ne crois pas prôner l'euthanasie. Mais peut être qu'effectivement, dans ces propos, il y a un peu de stigmatisation et je pense que ce n'est pas du tout le fond de ma pensée. J'en veux pour preuve le fait que j'ai été un des premiers en mars en interpellant le Premier ministre sur TF1 qu'il fallait respecter les plus anciens. S'ils étaient fragiles en face de la Covid, s'ils devaient mourir, il fallait qu'ils meurent dans la dignité et notamment dans les Ephad. A 80 ans, alors c'est un peu stupide de mettre un seuil, mais au-delà d'un certain âge, effectivement, je pense qu'il est de l'ordre des choses de partir et je pense que ce qu'on peut éviter, c'est de partir seul. Et c'est ça je pense, à partir d'un certain âge qui est le plus douloureux. On ne peut pas tout pour tout le monde aujourd'hui et je pense qu'il faut malgré tout qu'on s'attache à faire le maximum pour chacun. Et quand les personnes ont vécu leur vie, je pense qu'il est plus confortable pour eux, qu'on les accompagne dans le confort et pas forcément, et c'est ça que je voulais dire, qu'on leur "inflige" une prise en charge qui est parfois plus délétère que bénéfique, dans un circuit standard où les urgences sont des passages qui sont difficiles pour ces personnes fragiles. Et quand vous discutez avec des personnes très âgées qui sont très malades, en général, ces personnes-là admettent le fait de partir et c'est souvent beaucoup plus douloureux pour la famille que pour les personnes directement concernées.

Emmanuelle Daviet : Ce sujet que vous abordez, il est complexe, quasiment tabou. Pour quelles raisons portez-vous ce débat dans l'espace public ? Pourquoi cela vous paraît nécessaire alors que cela risque effectivement d'être mal accueilli et mal perçu ?

Xavier Lescure : Parce qu'on est à un an de la Covid, qu'on ne s'en sort pas. On pensait tous que 2021 serait une année où on pourrait un peu lever la tête et avoir des espoirs avec la vaccination. C'est beaucoup plus compliqué que ça. On va s'inscrire probablement dans une crise qui va durer dans le temps long et que l'on doit intégrer un certain nombre de choses, notamment des choses difficiles. Faire potentiellement des choix parce qu'on ne peut pas tout faire et que je crains que le tout, tout de suite, ne soit plus possible et qu'on parle depuis un moment du monde d'après, mais je pense que c'est maintenant le monde d'après. On voit bien qu'au bout d'un an de confinement, c'est un échec. Je pense qu'on est dans une période de bascule globale, de bascule systémique, de transition qui est très complexe, qui est très difficile, et que tout le monde est en souffrance et qu'il faut qu'on fasse de la psychothérapie de groupe et pour commencer un travail collectif il faut mettre des mots, même sur des choses taboues et qu'il va falloir probablement se sortir de cette crise en vivant avec le virus. Et il n'y a pas dix mille solutions : il faut protéger les plus fragiles, il faut dédramatiser même si c'est un drame individuel. Mais sur le plan collectif, je pense que nous avons intérêt à porter ce débat sur le plan de la société. Il y a des philosophes qui pensent comme moi. Il y a des personnes de plus de 80 ans qui pensent comme moi. Et aujourd'hui, à un an de la Covid, avec l'état de stress, d'angoisse, voire d'agressivité des gens, je pense qu'il faut mettre ces sujets sur la table.

Emmanuelle Daviet : En tant que directeur de la rédaction de France Inter, que répondez-vous aux auditeurs qui vous ont écrit ?

Philippe Lefébure : Moi, j'ai écouté cette interview. J'étais dans ma cuisine dimanche et j'ai réécouté après les mails nombreux, effectivement, d'auditeurs choqués. Xavier Lescure vient de répondre sur le bonus. Peut-être que c'est un petit mot malheureux. Et puis il a dit peut-être il ne fallait pas donner l'âge. Voilà c'était un ton très grave à l'instant. Dimanche dernier, je trouvais que c'était plus positif, d'une certaine façon, on posait sur la table où Xavier Lescure disait: "Il faut réfléchir à ces questions parce qu'il faut arrêter de subir ce virus. Il faut être actif face au virus." Moi, c'est ce que j'ai retenu dans cette interview. Évidemment, il n'y avait pas d'appel au meurtre, pas d'appel non plus au conflit entre les générations et les auditeurs disent ça dans leur mail. Je ne crois pas qu'il y avait ça. C'était vraiment moi ce que j'ai retenu et ce qui m'a plu, c'était cet appel au débat. Cet appel au choix de société puissant qu'il faut faire face à la situation, c'est ça. C'est intéressant. C'est un élément du débat, évidemment. Il n'est pas tranché.

Emmanuelle Daviet : Le débat est donc largement ouvert. Merci. Philippe Lefébure. Merci, professeur Xavier Lescure, infectiologue à l'hôpital Bichat à Paris. Merci d'être intervenus à la suite des réactions des auditeurs.

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