Je n'arrive plus à sortir de chez moi  ©Getty - Cavan Images
Je n'arrive plus à sortir de chez moi ©Getty - Cavan Images
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Résumé

Si le confinement a été épouvantable pour certains, si les spécialistes de santé mentale ont attiré l'attention des pouvoirs publics sur les ravages de cet enfermement, pour d'autres, ça a été une bénédiction. Comment renouer avec "la vie normale" après des mois d'enfermement où les habitudes ont été bouleversées ?

avec :

Sophie Braun (Psychanalyste et psychothérapeute.), Aurélia Schneider (Psychiatre).

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"Merci la pluie" ? Voilà le meilleur prétexte quand vos amis vous demandent de sortir en terrasse ? "Non, mais c'est dingue, vu le temps, c'est pas grave… On sortira plus tard…" En réalité, elle a bon dos la pluie. 

En réalité, vous ne voulez pas sortir parce que vous vous êtes créé une bulle pendant les confinements successifs et que cette bulle a des parois de plus en plus épaisses. 

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Au fond, vous y êtes bien. Non seulement vous n'avez pas envie de sortir, mais vous appréhendez même de sortir. Et ce n'est pas forcément la peur de la maladie. Pas du tout. Ce qui vous stoppe à l'intérieur de chez vous, c'est l'appréhension du dehors. Vous n'avez aucune envie de vous reconfronter à l'extérieur. Pas envie d'affronter la foule. Pas envie de retourner au travail non plus. 

Le télétravail vous allait parfaitement bien. Les psys appellent ça "le syndrome de la cabane". Ça ne date pas du confinement, mais cette période que l'on a traversé a accentué cette tendance, le repli sur soi. 

Alors, qu'est-ce qu'on fait avec ça ? Qu'est-ce qu'on fait aussi avec cette injonction d'aller recoller rapidement comme si de rien n'était à nos vieilles habitudes, sortir, aller au café, au ciné, en terrasse? Est-ce qu'on va les chercher celles ceux qui ont fermé la porte et n'iront pas recoller au monde et à la foule aussi rapidement qu'ils se sont retrouvés confinés ? Est-ce qu'on les accompagne doucement ? Vous vous êtes peut-être reconnu ou l'un de vos proches ?

Avec nous pour en parler 

  • Aurélia Schneider, psychiatre 
  • Sophie Braun, psychanalyste et psychothérapeute. Auteure de La tentation du repli, publié en mai 2021 aux éditions Mauconduit. 

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'émission 

Une tentation du repli sur soi qui date de bien avant le covid

Sophie Braun : "D'abord, il faut dire aux gens que c'est normal d'avoir peur de ressortir. Il ne faut pas qu'ils se sentent stigmatisés aujourd'hui parce qu'ils ont peur. D'abord, c'est normal, parce que le covid existe encore et parce qu'effectivement, on est dans un monde qui devient pas très sûr. Et puis, parce que déjà avant, on assistait à un phénomène très, très fort de repli sur soi - moi, j'ai commencé à écrire "La tentation du repli" il y a cinq ans. C'était déjà [à l'époque] un phénomène très fort, avec :

  • des formes très dures comme des phobies sociales, des phobies scolaires ou des gros burn-outs
  • et des formes beaucoup plus douces : des gens qui travaillaient mais qui rentraient le soir chez eux et qui regardaient des séries en boucle ou qui jouaient sur des jeux vidéo et qui n'étaient plus en lien avec les autres." 

Pour certains, la pandémie a été un 'prétexte' pour ne plus sortir de chez soi

Aurélia Schneider : 

Pour certains, le confinement a été à certains égards un peu libératoire. 

Ces personnes se sont senties en communauté avec le reste du monde, puisque tout le monde était chez soi, obligé d'être confinés. Pas mal de patients, mais aussi pas mal de gens simplement introvertis, se sont trouvés soulagés par ce que j'ai appelé "un évitement général" : le confinement"

Sophie Braun : "Individuellement, ça leur a fait du bien et ils se sont sentis plus heureux ; collectivement, je pense qu'on assiste quand même à un phénomène qui me semble dangereux : ce phénomène de repli sur soi qui crée quand même la perte du goût des autres, la difficulté de vivre en communauté […] 

Il faut quand même qu'on s'interroge sur qu'est-ce que c'est que ce phénomène qui fait qu'aujourd'hui, de plus en plus de gens s'isolent volontairement ?

Ce n'est pas la même chose que la solitude bienheureuse : il y a une introversion. Il y a des gens qui ont une vie intérieure très riche et qui sont heureux d'être seuls, mais là, on parle de gens qui s'isolent. 

Au Japon, il y a un phénomène qui s'appelle les hikikomori. Ça a démarré il y a vingt cinq ans ; aujourd'hui, on les estime à environ 700 000. Ce sont des gens qui restent enfermés dans leur chambre ou dans leur appartement et qui ne sortent pas pendant des années. Je pense que nous sommes en train d'assister à un phénomène de ce type là dans nos pays occidentaux et en France. " 

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Le besoin d'un "sas" entre confinement et déconfinement ?

Sophie Braun : "On a trouvé des ressources psychiques pour rester enfermés. Ça nous a demandé un sens de l'adaptation très fort - et on s'est tous adaptés. Mais à un moment donné, maintenant, il faut qu'on se réadapte justement pour l'inverse, pour retrouver les autres, le goût des autres, le goût de la vie. Et ça ne se fait pas en un claquement de doigts. Et on a besoin de douceur, de transition - d'un sas"

Il a fallu s'adapter à rester enfermé et il n'est absolument pas honteux, ni ni un problème que de se retrouver en difficulté pour ressortir tout de suite 

Comment faire pour aider ceux qui ne veulent pas se déconfiner ?

Sophie Braun : "Il faut accompagner les gens avec beaucoup de tendresse et de douceur :

  • 1 - Il faut d'abord entendre ses angoisses. 

On a tous des angoisses. Ils devaient en avoir déjà avant -.évidemment, le covid les a amplifiés beaucoup. On a l'impression d'être dans un monde toxique, avec du virus partout. Donc, il faut être très doux, très attentif.

  • 2 - Et ensuite, il faut essayer de lui redonner le goût et l'envie de ressortir, tout doucement. 

On va d'abord aller sur une terrasse cinq minutes. On va aller se balader à deux, puis trois, puis à quatre, aller chez lui, puis ensuite lui redonner envie... 

On parlait tout à l'heure des gens qui regardent des séries, moi, je me dis vraiment que l'on est en train d'accepter de vivre des vies par procuration. Où, en fait, on va regarder des gens qui s'aiment, par exemple, et qui s'embrassent dans les séries, et on va oublier à quel point c'est bon quand même, le goût de voir les autres, de les embrasser en vrai. Ce n'est pas la même chose que de regarder une série où les gens s'embrassent. Il faut aussi se dire ça.

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Être libéré du regard des autres (pendant le confinement) a été, pour certains, effroyablement reposant

Un auditeur témoigne et parle du regard sur lui. Il dit que comme beaucoup de gens, il a pris un peu de poids pendant le confinement, et que c'est difficile. Comme si, au fond, à la sortie de cette espèce de grand sommeil, tout le monde jugeait l'autre, puisqu'en fait on ne s'est pas vus depuis depuis très longtemps. 

Sophie Braun : "Le regard de l'autre sur nous est , dans notre société, quelque chose de très, très, très prégnant. On passe notre vie à se comparer. N'oublions pas que les réseaux sociaux proposent aussi des images des autres. 

Si on passe notre vie à regarder les autres : à quel point ils sont beaux, ils ont réussi, ils sont capables de sortir, on finit par se déprimer sérieusement. N'oublions pas que quand on voit la vie des autres sur des réseaux sociaux, ce sont des tranches de vie, on ne sait pas ce qui se passe à côté, devant derrière. Donc, vraiment : attention". 

Aurélia Schneider : "C'était déjà vrai avant le confinement. On est dans une société où la compétition est mise en avant, la comparaison permanente. Et moi, je suis frappée de voir les gens être de plus en plus susceptibles, se sentir de plus en plus humiliés, et avoir une sensibilité - ce que l'on appelle les hypersensibles qui se développent, c'est ça : c'est une question de honte et de haine de soi, qui est vraiment généralisée. Le covid renforce tout cela, mais tous ces phénomènes-là étaient déjà vrais avant.

Pour le reste de l'émission, écoutez :)

Références

L'équipe

Fabienne Sintès, de 18h à 20h avec "Un jour dans le monde" et "Le téléphone sonne".
Fabienne Sintès, de 18h à 20h avec "Un jour dans le monde" et "Le téléphone sonne".
Fabienne Sintes
Production