Je suis un homme et je me soigne mal

Les hommes se soignent moins bien
Les hommes se soignent moins bien ©Getty - Morsa Images
Les hommes se soignent moins bien ©Getty - Morsa Images
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Selon l'INSEE, les hommes ont moins recours aux soins médicaux que les femmes jusqu’à l’âge de 65 ans. Avouant moins facilement qu’ils vont mal, ils sont également plus enclins au suicide. Mais alors, pourquoi les hommes se soignent-ils moins que les femmes ?

Avec
  • Nathalie Bajos Sociologue, directrice de recherche à l'ISERM, spécialiste de la contraception
  • Vincent Lapierre Psychologue, directeur du Centre de Prévention du suicide

Movember consacre tous les ans le mois de novembre à la sensibilisation au cancer de la prostate et des testicules. Un équivalent d’Octobre rose pour les hommes, qui passe largement sous les radars.

Cela s’explique en partie par le tabou persistant autour de ces maladies masculines, encore mal dépistées. De plus, les hommes se voient plus facilement en bonne santé que les femmes, et se rendent donc moins chez les médecins.

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Cette année, Movember met également l’accent sur la santé mentale des hommes, plus enclins au suicide. En effet, 75% des morts par suicide en France sont des hommes, qui ont plus de mal à parler des problèmes qu’ils traversent et font donc plus rarement appel aux structures d’aide.

  • Pourquoi les hommes ne se rendent-ils pas chez le médecin régulièrement ?
  • Quelles conséquences à long terme sur la santé ?
  • Quelle part de biologie et quelle part de construction sociale dans ces disparités entre hommes et femmes ?
  • Les soignants sont-ils aussi victimes de ces stéréotypes ?

Extraits de l'entretien

« Bonjour docteur, c'est ma femme qui m'envoie » entendent les médecins. Car les hommes, c’est visible dans les statistiques, se soignent moins. Pour preuve, Octobre Rose, qui rend visible le cancer du sein, est parfaitement identifié. Movember, qui entend faire la même chose pour la prostate chez les hommes, est nettement moins présent. Cette année, à cette cause masculine ont aussi été ajoutés la santé mentale, et le risque de suicide, parce que les hommes disent moins quand ça va mal.

Pourquoi une différence homme/femme dans l’accès aux soins ?

Martial, auditeur a une théorie : « Nous les hommes n’avons pas le mode d’emploi de la vie. Je tiens un bar, on y parle rugby, mais je vois que les hommes souffrent, parfois beaucoup. Malgré cela, ils restent debout parce qu’il y a le mythe du « tu seras un homme, mon fils ».

Pour la sociologue Nathalie Bajos, si les hommes voient moins les médecins que les femmes, c’est avant tout, une question de socialisation : « Les femmes et les hommes ne sont pas du tout socialisés de la même manière. Dès les premiers instants de la vie, le rapport au corps, à la douleur, à la possibilité de l’exprimer est différent.

Ensuite, comme les femmes sont plus souvent en charge des enfants, elles vont plus souvent chez le médecin. Elles en profitent pour prendre des rendez-vous pour elles. Par ailleurs, pour des questions de contraception ou de maternité, elles bénéficient d’un suivi gynécologique. Ce qui les rend plus enclines à consulter de manière générale. »

Vincent Lapierre, psychologue, explique que : « Les hommes s’occupent mieux d’eux-mêmes quand ils sont en couple hétérosexuel ou homosexuel, donc quand ils sont sous le regard de quelqu’un ». Il ajoute : « Les femmes, elles, ont moins de risque d'avoir une maladie cardiovasculaire, mais quand elles en ont une, elles ont plus de risques d'en mourir parce qu'elles consultent plus tard. Le partenaire masculin, n'incite pas à consulter, ni ne pousse à faire attention s'il y a des manifestations douloureuses qui pourraient évoquer une menace d'infarctus, par exemple.

Par ailleurs, arrivées à l’hôpital, elles sont moins bien prises en charge. Et on ne sait pas pourquoi, elles ne bénéficient apparemment pas des mêmes traitements diagnostiques et thérapeutiques que les hommes. Il semblerait que malgré les connaissances des médecins, il reste ancré l’idée que l’infarctus est moins grave chez la femme. »

Une question de tabou

Fabienne Sintès souligne également que : « Parler prostate et testicules est plus tabou chez les hommes parler seins et utérus aux femmes. »

La « tête », aller chez le psy, et le sexe charrient plus de tabous chez les hommes que chez les femmes. Mais remarque Vincent Lapierre : « Entre les deux, il y a le cœur, et les hommes vont volontiers chez le cardiologue ! Prenons le cancer des testicules. On sait très bien le soigner quand il est dépisté à temps. Et c’est très facile : on peut pratiquer l’auto palpation sous la douche quand le scrotum est détendu. »

Vincent Lapierre poursuit : « J’ai été très marqué par le témoignage d'une psycho oncologue sur le traitement du cancer de la prostate. Les hommes vont en société mettre en avant leur crainte de l'impuissance, la peur de ne plus avoir d'érection. Tandis que dans le secret de la consultation, systématiquement, ce qui les inquiétaient, était l'incontinence urinaire. »

Sur la santé mentale, là aussi, le tabou persiste. Vincent Lapierre explique « qu’aller parler à un psy correspond à aucun stéréotype masculin. Sauf éventuellement parler à un ami de ses problèmes sur le ton de la blague en buvant une bière. Il faut le rappeler : 75 % des morts par suicide sont des hommes. C’est pourquoi cette année, Movember est axé aussi sur la santé mentale. »

Pour changer ? La pression sociale d’un pair

Vincent Lapierre : « Movember a vraiment une communication axée autour de la pression sociale positive par les pairs. Ce serait le moyen le plus efficace pour amener les hommes à consulter le corps médical. Les injonctions comme le programme national nutrition santé de cinq fruits et légumes par jour fonctionnent moins bien. »

Les invités

Avec nous pour répondre à toutes vos questions et témoignages au 01 45 24 70 00 :

Nathalie Bajos, sociologue, directrice de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale, co-responsable du projet GENDHI sur les inégalités de santé au prisme du genre

Vincent Lapierre, psychologue, directeur du Centre de Prévention du suicide

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