Michel Rocard, nouveau Premier ministre, dans sa voiture de fonction devant l'Assemblée nationale en mai 1988
Michel Rocard, nouveau Premier ministre, dans sa voiture de fonction devant l'Assemblée nationale en mai 1988
Michel Rocard, nouveau Premier ministre, dans sa voiture de fonction devant l'Assemblée nationale en mai 1988 ©Getty - Daniel SIMON
Michel Rocard, nouveau Premier ministre, dans sa voiture de fonction devant l'Assemblée nationale en mai 1988 ©Getty - Daniel SIMON
Michel Rocard, nouveau Premier ministre, dans sa voiture de fonction devant l'Assemblée nationale en mai 1988 ©Getty - Daniel SIMON
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Résumé

Les législatives de 1988 suivent une présidentielle qui a, comme aujourd'hui, accordé un deuxième mandat au président. Mais elles n'interviennent pas après la fin normale de la législature. Mitterrand a dissous l'Assemblée précédente qui lui était défavorable.

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-Si un président et un gouvernement ne disposent à l'Assemblée que d'une majorité relative, comment font-ils ? Revient le souvenir des élections législatives de 1988. 14 sièges manquaient à François Mitterrand, réinstallé à l'Elysée et à Michel Rocard qu'il avait nommé à Matignon.

Les législatives de 1988 suivent une présidentielle qui a, comme aujourd'hui, accordé un deuxième mandat au président. Mais elles n'interviennent pas après la fin normale de la législature. Mitterrand a dissous l'Assemblée précédente qui lui était défavorable. Est-il reparti au combat sans une détermination suffisante ? A la Pentecôte il a gravi comme à son habitude la roche de Solutré avec ses fidèles et il a déclaré : "Il n'est pas bon qu'un parti gouverne seul". Les électeurs, peu mobilisés - plus d'un tiers d'abstentionnistes - l'ont entendu ! Le parti présidentiel - le Parti socialiste - et ses alliés immédiats ont effectué un bond en avant - différence d'avec aujourd'hui - mais le saut a été trop court. 275 sièges seulement sur 577. Face à la droite, il va falloir jouer serré avec les 16 non-inscrits et les élus qui siègent aux deux ailes du groupe présidentiel : d'un côté, les 26 communistes qui ne lui sont pas liés par un pacte de gouvernement et, de l'autre, les centristes - une quarantaine.

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-Dans pareille circonstance, le poste de ministres chargé des Relations avec le Parlement est de première importance.

Au sein du gouvernement Borne aujourd'hui, c'est Olivier Véran, une personnalité d'un certain poids. Au temps de Rocard, c'est Jean Poperen qui n'est pas précisément un ami du Premier ministre mais qui va être parfaitement loyal : il ne s'agit pas que manque à la majorité relative un seul député de son camp.

Mais le travail le plus important pour réunir sur chaque projet des "majorités d'idées" va être effectué par un complice joyeux de Rocard, son conseiller parlementaire Guy Carcassonne. "Nous devons faire ce que nous voulons faire", dit-il au Premier ministre qu'il rassure, tel un thérapeute : "Je vais vous construire chaque jour une majorité stéréo".

Etonnant personnage, Guy Carcassonne. C'est un démocrate absolu, qui a toujours travaillé au Parlement, objet pour lui d'une vraie passion. Ajoutons qu'il est le compagnon de la dessinatrice Claire Bretécher : une certaine fantaisie le constitue. Quand son compte en banque était à sec, il rédigeait des chèques avec des chiffres chacun de couleur différente ; ils lui étaient renvoyés et cela lui faisait gagner du temps. Il lui arrive encore d'aller et venir avec une chaussure rose bonbon et un autre vert pomme. C'est un joueur.

Rocard soutient que les voitures les plus pétaradantes ne sont pas les plus rapides. Au Palais-Bourbon, Carcassonne hante la bibliothèque, les couloirs, la buvette. Il entreprend ses interlocuteurs un à un, les saisit par la boutonnière, les retient. Parfois il dispose de ressources surprenantes. A l'entendre, il aurait ainsi obtenu l'accord d'un député en lui promettant une audience et une photo dédicacée du Pape.

Ce n'est pas qu'il vendrait de la glace aux esquimaux mais sa faconde plait parce qu'il la met au service d'une conviction.

Il est vrai aussi qu'en cas de détresse, il peut toujours envoyer des signaux au général de Bénouville, élu de droite de Paris, vieil ami de Mitterrand depuis la guerre et toujours disposé à lui accorder un prêté pour un rendu.

Et ainsi cahin-caha, beaucoup de textes passent la rampe. Il faut seulement veiller à ce que les centristes et les communistes ne fassent pas défaut ensemble au même moment périlleux.

-Rocard peut disposer du 49.3 dans des conditions moins limitées qu'aujourd'hui.

L'article 49.3 permet au gouvernement d'engager sa responsabilité : si une motion de censure n'est pas déposée en échange, il procède à un vote bloqué. Depuis la réforme constitutionnelle Sarkozy de 2008, le Premier ministre ne peut utiliser cet article bien commode que sur le projet de loi de finances, la loi de financement de la Sécurité sociale et un texte, pas davantage, par session. Rocard à Matignon en fit usage 28 fois !

Carcassonne ne s'en étonnait pas. Il recommandait qu'on ne fît appel au 49.3 qu'une fois que la discussion s'était déroulée. A l'entendre, ce n'était pas un geste de contrainte mais la preuve qui était donnée que les députés ne voulaient pas renverser le gouvernement.

Cinq fois tout de même, furent déposées des motions de censure. En 1990, le texte sur la CSG mécontenta à la fois les communistes et les centristes. Rocard sentit le vent du boulet. Carcassonne l'avait rassuré : nous l'emporterons sur le fil. Quatre députés venus du diable vauvert firent en effet la différence.

-Cette jonglerie perpétuelle a eu un coût tout de même.

Comment écrivez-vous coût ? On se souvient peut-être que le cabinet de Rocard - qui se surnommait lui-même Cabaroc - s'était pris de passion pour la simplification de l'orthographe. Il recommandait d'ôter l'accent circonflexe du mot coût. J'ai bien entendu à votre prononciation que vous le conserviez. Vous êtes la preuve vivante que les réformes de Rocard sont loin d'être toutes parvenues à leurs fins.

Le gouvernement était souvent contraint d'avancer avec des ruses de Sioux. Il ne pouvait expliciter vraiment ce qu'il faisait.

Et puis la méthode convenait pour des sujets techniques où on pouvait discuter sans que la passion l'emporte.

Enfin, le style Rocard-Carcassonne exigeait du temps. Mitterrand qui, dès le départ, voulait se débarrasser d'un Premier ministre qu'il n'aima jamais fit mine de s'impatienter : Rocard contournait les obstacles qu'il faudrait bien affronter, son gouvernement accusait un fort déficit en matière de mesures sociales etc. Le triennat Rocard prit fin en 1991.

Carcassonne est mort prématurément à 62 ans en 2013. Salut l'artiste ! On doute que quelqu'un puisse aujourd'hui prendre le relais. Ce qu'il faisait n'était possible que dans une ombre protectrice et entre partenaires de bonne foi. Certains sujets inflammables pointaient déjà qui déclenchaient aussitôt les passions : l'immigration aux frontières, le voile à l'école, les retraites... Carcassonne relève d'un autre temps marqué : s'il y a demain majorité relative à l'Assemblée, celle-ci ne la vivra pas sur le mode de la raison et le consentement.