Le téléphone de Staline dans une exposition sur la Conférence de Postdam en 2020 ©Getty - picture alliance
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Le téléphone de Staline dans une exposition sur la Conférence de Postdam en 2020 ©Getty - picture alliance
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Résumé

L'écrivain albanais Ismaïl Kadaré dans "Disputes au sommet" s’attarde sur une conversation entre le tyran soviétique Staline et le poète Boris Pasternak, admirable aux yeux de Kadaré ne serait-ce que pour avoir reçu le Nobel qui lui a échappé.

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- La question est souvent posée : comment les subordonnés de Poutine osent-ils encore lui parler? Le grand écrivain albanais Ismail Kadaré consacre un livre entier à une conversation de Staline avec Boris Pasternak qui remonte à juin 1934 mais dont le contenu ne cesse d'interroger.

Kadaré sait d'expérience qu'un dictateur, c’est radioactif. Celui de son pays, Enver Hoxha, avait ajouté au stalinisme le maoïsme. Un jour, il appela Kadaré au téléphone, pour le féliciter d'ailleurs. Le jeune écrivain ne sut qu'enchaîner les "merci, merci" devant ses collègues de l'Union des écrivains qui l'interrogeaient : "Comment, c'était vraiment lui ?"

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Ici, il s’attarde sur une conversation au sommet entre le tyran soviétique Staline, autrement plus important qu’Enver Hoxha et Pasternak, admirable aux yeux de Kadaré ne serait-ce que pour avoir reçu le Nobel qui lui a échappé, à lui.

- "Disputes au sommet", titre l'ouvrage. Mais la conversation n’a duré au maximum que le temps de votre chronique, au téléphone de surcroit.

Mais Kadaré en a recensé treize versions différentes fournies par les témoins ou les historiens. C'est dire la signification de ce moment où les deux interlocuteurs sont pourtant de surface inégale.

D'un côté, le Kremlin, forteresse intangible.

Staline fait appeler par son secrétaire :

"Allo, camarade Pasternak ? Le camarade Staline veut vous parler".

À l’autre bout du fil, l'écrivain se tient dans son appartement communautaire que se partagent plusieurs familles. Est-il seul dans le couloir quand il décroche ou entouré par les voisins attirés par la sonnerie ?

Les versions varient sur ce point comme sur l’attitude de Pasternak. Sa femme dira qu’il a gardé son sang-froid, sa maîtresse qu’il est resté sidéré quand Staline, avec sa voix fruste, son accent géorgien l’a, d'emblée, tutoyé.

- L'objet du coup de téléphone, c'était un autre géant des lettres, Ossip Mandelstam.

"Camarade, attaque de suite Staline*, tu sais que Mandelstam a été arrêté."*

Pasternak aurait préféré que le dictateur lui parle d'autre chose...

Mandelstam avait fait circuler à l’automne 1933 une épigramme sur - je cite - le montagnard du Kremlin où on lisait entre autres amabilités :

"Ses mots de plomb tombent de ses lèvres

Lui seul tempête et désigne

Comme des fers à cheval, il forgé des décrets"

Le dictateur avait envoyé sa police se saisir de la personne et des papiers du poète.

Et voilà que, peu de jours après il interroge le malheureux Pasternak sur sa décision !

Pasternak aurait pu répondre qu'on n’arrête pas ainsi un grand écrivain. Mais lui viennent d'autres mots : "Oh, vous savez, camarade Staline, nous sommes poètes mais nous appartenons à deux écoles distinctes, nous sommes différents."

Aussitôt, Staline aurait mis fin à la conversation sur le mode de la raillerie voire du mépris :

"Camarade Pasternak, quand nos amis bolcheviks étaient en difficulté, nous les défendions mieux."

- Peut-être s’est-il dit davantage. En tout cas, Staline, ce mois de juin 1934, a consenti à atténuer la condamnation de Mandelstam.

En effet, il sera seulement relégué et sa femme Nadejda sera autorisée à l'accompagner.

Le sort de Pasternak sera autrement enviable. Pourquoi ? Après le coup de fil, il bénéficiera d’un appartement plus grand puis d’une datcha à Peredelkino, le village des écrivains les mieux dotés.

En tout cas, les versions accommodantes qui disent que Mandelstam reconnaissant après le coup de fil serait venu rendre visite à Pasternak dans sa datcha sont invraisemblables. Mandelstam est éloigné à des milliers de kilomètres. Il sera d'ailleurs expédié peu après au Goulag extrême de la Kolyma et il mourra en route en décembre 1938.

- Néanmoins les interprétations qui demeurent diverses de l’entretien de 1934 témoignent qu’on veut croire à une marge de manœuvre que garderaient ses interlocuteurs face au dictateur.

Staline n’attendait-il pas que Pasternak lui tende une perche avant de poser un geste faussement généreux ?

Après tout dans la tradition monarchique, le souverain avait pardonné à Pouchkine et dans la tradition bolchevik, Lénine avait tout passé à Gorki.

Kadaré ne croit pas que dans le système du Kremlin, il puisse y avoir, malgré le respect russe pour l’écriture, un tyran et un poète d’importance équivalente : il n’y a pas deux tsars non plus qu'il n’y a deux lunes ni deux soleils.

En revanche, une fois dominée sa frayeur, Pasternak interviendra pour Anna Akhmatova et son fils. Et beaucoup plus tard, en 1956, il remettra courageusement à l’étranger le manuscrit du Docteur Jivago, son histoire personnelle des années 1905-1940 : "C’est mon arrêt de mort", dira-t-il. Et en effet, le Nobel de littérature survenant dans la foulée, Pasternak ne trouvera plus jamais la tranquillité. Une grande campagne sera déclenchée contre lui à laquelle assistera le jeune Kadaré qui, faisant alors ses études en Russie, en restera marqué.

Khrouchtchev, alors numéro un soviétique, applaudira les camarades zélés qui présenteront Pasternak comme un porc ingrat qui ne chie pas où il a mangé. Les dirigeants du Kremlin qui attendent les flatteurs aiment bien buter leurs adversaires dans les chiottes.

Ouvrage : Ismail Kadaré Disputes au sommet Fayard