Soldats russes lors des cérémonies commémoratives du 9 mai 1945 à Moscou
Soldats russes lors des cérémonies commémoratives du 9 mai 1945 à Moscou
Soldats russes lors des cérémonies commémoratives du 9 mai 1945 à Moscou ©AFP - Kirill KUDRYAVTSEV
Soldats russes lors des cérémonies commémoratives du 9 mai 1945 à Moscou ©AFP - Kirill KUDRYAVTSEV
Soldats russes lors des cérémonies commémoratives du 9 mai 1945 à Moscou ©AFP - Kirill KUDRYAVTSEV
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Résumé

Vladimir Poutine s'est persuadé que ce sont d'abord les Russes, au centre d'un vaste espace à cheval sur l'Europe et l'Asie, qui ont repoussé le mal venu de l'Ouest durant la Seconde Guerre mondiale. Et cela grâce à leur force vitale native voire à leur innocence sacrée.

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-Marioupol... Dans "Libération", le témoignage de Tatiana évacuée après avoir vécu deux mois dans un sous-sol : "Si j'avais su ne pouvoir revenir dans mon appartement, j'aurais emporté les médailles reçues par mon grand-père pendant la guerre." La Grande Guerre patriotique n'a pas été menée seulement par des Russes mais aussi par les autres peuples de l'URSS !

Sans doute. Néanmoins les idées fausses, si elles sont simples, font mieux leur chemin que les idées plus complexes.

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En lisant à sa façon les livres de certains historiens et ethnologues, Lev Goumilev par exemple, fondateur du courant dit eurasien, Poutine s'est persuadé que ce sont d'abord les Russes, au centre d'un vaste espace à cheval sur l'Europe et l'Asie, qui ont repoussé le mal venu de l'Ouest. Et cela grâce à leur force vitale native voire à leur innocence sacrée.

-Pourtant, en 1939, Staline avait conclu le pacte germano-soviétique Molotov-Ribbentrop.

Poutine sait très bien que le pacte était contre nature. Mais de l'Ouest, ne pouvaient venir que des dangers : le nazisme grandissait, les démocraties, au fond, ne voulaient pas aider les Russes, il fallait aménager le temps.

Sauf que les Russes ne se préparèrent pas à la guerre à venir, qu'ils occupèrent la Pologne, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, l'Estonie.... Les habitants de ce ces pays ne peuvent pas ne pas se souvenir que la guerre a commencé pour eux dès 1939 et non pas, comme il est répété, en 1941, avec l'assaut allemand pendant lequel les Juifs des zones envahies se retrouvèrent en première ligne, massacrés. Eux aussi, les Juifs, font partie des premières victimes.

-Dans le récit officiel de la Grande guerre patriotique, ce sont les Russes qui ont le plus souffert.

Aux Ukrainiens est attribué facilement un comportement ambigu. Victimes, peu auparavant, de la grande famine organisée par Staline, ils ont pu recevoir favorablement la Wehrmacht. Certains ont pu vouloir porter son uniforme et ont participé aux actes antisémites.

L'immense majorité des hommes ont rejoint pourtant l'Armée rouge, comme le grand père de Tatiana dont les décorations ont aujourd'hui disparu dans la destruction de Marioupol.

Les Juifs ont été nombreux aussi dans l'Armée rouge. L'historien Timothy Snyders a calculé que c'étaient eux qui, en proportion, ont reçu le plus grand nombre de décorations. Cependant, plus tard, sur les monuments ne pouvait figurer l'étoile de David, seulement l'étoile rouge. Les Alliés non plus eurent du mal à concevoir une histoire juive de la Seconde Guerre mais dans les pays de l'Ouest s'organisa, tardivement, la mémoire de la Shoah : elle n'est pas présente de la même manière en Russie.

-D'où notre stupéfaction devant des déclarations récentes du ministre russe des Affaires étrangères.

Serguei Lavrov a d'abord déclaré que l'origine juive du président Zelensky (que, soit dit en passant, il aurait pu ne pas souligner) n'était pas une garantie de protection contre le néonazisme rampant en Ukraine. Le président letton Levits s'est retrouvé ensuite dans le collimateur : juif lui aussi, il couvrirait la réhabilitation de la Waffen SS dans son pays. Le gouvernement israélien qui, dans un premier temps, n'avait pas voulu entrer dans le dispositif des sanctions économiques contre Moscou, a commencé à s'émouvoir...

Là aussi, il faut en revenir aux palinodies de Staline. Au lendemain de la victoire du 9 mai, il avait appuyé de manière spectaculaire, comme personne, la création d'Israël. Sa première ambassadrice, Golda Meir, juive d'Ukraine, née à Kiev, avait été fêtée à Moscou. Puis, dès la fin de 1948, le vent avait tourné, Israël était devenu un instrument de l'impérialisme américain, les juifs avaient été accusés indifféremment de nationalisme et de cosmopolitisme. Un des premiers signes du changement : la femme de Molotov, le signataire du pacte germano-soviétique, avait été arrêtée ; ce fut d'ailleurs le seul acte de résistance à Staline dont fit jamais preuve Molotov, il s'abstint d'accabler son épouse quand elle fut envoyée aux travaux forcés, il divorça simplement. Les dénonciations de traitres juifs se multiplièrent ensuite jusque dans les pays frères. Quand Staline tomba malade, son médecin juif eut le mauvais gout de lui conseiller de se retirer. Un prétendu complot des blouses blanches fut conçu de toutes pièces et dénoncé. Quand le dictateur mourut enfin en 1953, c'était la vie des quelque 35000 médecins juifs du pays qui se trouvait menacée.

A l'époque, face aux nouveaux crimes qui se préparaient, évoquer les morts juifs dans les camps aurait été faire preuve d'un sentimentalisme bourgeois et d'une vision historique complètement erronée. Aujourd'hui, de nouveau, les seuls Justes qui aient existé au monde et à qui les juifs doivent leur salut, ce seraient les soldats russes de l'Armée rouge. Un communiqué du ministère des Affaires étrangères à Moscou vient de le redire. Le même communiqué qui ajoute, comme une menace, pour le président ukrainien, pour le président estonien : "L'histoire connaît malheureusement des exemples tragiques de coopération entre juifs et nazis".

Les mensonges que profère le premier cercle du pouvoir révèlent ce qu'on y croit, hélas. Que les juifs font nécessairement partie de l'immense coalition qui détesterait le grand peuple russe.